lundi 22 décembre 2025

Les captifs de Carthage



Dans l’indifférence quasi générale du monde libre, la Tunisie s’enfonce  dans l’abîme de la dictature d’un psychopathe que nul ne semble capable de guérir. 

Le pouvoir rend fou, c’est bien connu. Depuis six ans  le Président Saïed frappé d’amnésie a grignoté méthodiquement les libertés fondamentales qu’il a enseignées à l’université durant ses années de lucidité. Oublieux des principes élémentaires du droit, il pousse le cynisme jusqu’à faire valider ses lettres de cachet par des magistrats apeurés et serviles pour leur donner l’apparence de la légalité. Pire, pour accroître le sentiment de terreur au sein des familles, la répression cible les personnes âgées et les mères de famille qui osent appeler au retour de la démocratie.



Comparaison et frissons

Souvenons-nous de la Tunisie il y a quinze ans, un « Peuple s’éveille, qui dormait la veille… » Le monde entier applaudit alors cette révolution florale sans esprit de revanche ni bain de sang. 


Aujourd’hui, l’arbitraire est devenu la loi. La démocratie a muté en tyrannie. 

Pour traduire en images fortes cet état devenu totalitaire, imaginons la fiction d’un cauchemar similaire qui se serait abattu sur la France à la suite d’un coup d’État en 2021. 

Seraient condamnés à des peines de quatre à soixante-six ans de prison: Yaël Braun-Pivet, Gérard Larcher, Marine Le Pen, Rachida Dati, Éric Ciotti, Fabien Roussel, Olivier Faure, Roseline Bachelot et j’en passe.

Natacha Polony, Patrick Cohen, Élise Lucet, Pascal Praud, Edwy Plenel, Benoît Colombat et quelques autres journalistes seraient pareillement à Fleury Mérogis… Emmanuel Macron, François Hollande, Dominique de Villepin, François Fillon, Bernard Cazeneuve, condamnés par contumace seraient réfugiés à l’étranger. 

Imaginez !…la liste est longue à dresser car il faudrait y ajouter des poètes,  caricaturistes,  syndicalistes, industriels, banquiers, paysans… 

Selon les observateurs des droits humains, il y aurait en Tunisie plus de 400 prisonniers politiques. L’équivalent fictif en proportion de 2 500 en France. Au surplus, la dictature tunisienne ne frappe pas seulement les intellectuels et les élites, mais toutes sortes de « déviants » au point que la population carcérale a doublé entre 2021 et 2025.


L’amplitude de la terreur

Pour dénoncer l’ampleur des injustices, il ne suffit pas d’en documenter les excès. La liste des embastillés qui chaque jour augmente est insensée. Elle englobe l’intégralité des cadres politiques: gauche, droite, séculiers, islamistes… Les militants de la liberté de débattre n’existent plus que sous deux formes: incarcérés ou menacés de l’être.

Des milliers d’activistes ou simples bavards s’attendent à une possible arrestation arbitraire, pour un oui, pour un non, pour un poème, un tag, un tweet, un mot de trop sur WhatsApp, un ricanement sur TikTok. 

« Certains juges ont cessé de juger, ils exécutent » écrit l’ancien ministre tunisien des droits de l’Homme Kamal Jedoubi dans Le Monde. 

Ainsi en octobre dernier, un ouvrier agricole a été condamné à mort par un juge obséquieux. Le prévenu avait sur sa page Facebook injurié le chef de l’État. Ce qui est un crime inscrit dans le Code pénal !  Il faut reconnaître que par une extraordinaire mansuétude mais surtout pour faire taire l’unanime indignation, Saïed, quelques jours plus tard, lui a accordé sa grâce. 

Le calvaire du malheureux n’est pas fini pour autant car tout condamné libéré est un banni qui perd le droit de travailler, de voyager, de se soigner; il gagne celui d’être persécuté par une police zélée. Alors, pendant des années, ce citoyen déchu est à la charge de la charité de ses proches.


Tunisiens de France 

Il n’est pas un Tunisien qui ne souffre des affres de ce régime qui vicie l’air si doux de ce si beau pays. En absence de statistiques sérieuses, on estime que 20% des 12 millions de citoyens ont été contraints de partir s’installer à l’étranger pour des raisons économiques, mais aussi pour leur sécurité.

À Paris, dans un café je croise des amis d’enfance qui me font signe de venir me joindre à eux. Je compte: 30 + 23 + 12 = 65 ans ! Vous voulez que je m’assoie en compagnie de repris de justice ? Les concernés rigolent de mauvais coeur. Ils recomptent. Je ne me suis trompé que de trois ans sur la somme des peines de prison auxquels ils ont été condamnés. Mais ils ont d’autres affaires pendantes me disent-ils. Reviens dans une semaine, on aura dépassé les cent ! 

Ces « criminels » n’ont tué personne. Ils ont seulement exprimé leurs idées ! Intellectuels à la carrière brillante ils ont fui, abandonnant famille, amis, emploi, toute leur vie quoi. Ils sont désormais des réfugiés qui tendent la main pour obtenir un permis de séjour.

Pour ceux qui ont connu la Sorbonne ou Sciences Po au siècle dernier, les formalités sont longues et humiliantes. Ils sont dans la gêne et l’embarras mais n’osent pas se plaindre de leur inconfort. 

Ils pensent à leurs camarades d’infortune qui n’ont pu s’exiler à temps. Ils pensent à celles incarcérées dans la terrible prison de La Manouba où elles luttent contre la vermine et les cafards. Ils pensent à ceux qui dans les pénitenciers, sur une paillasse en béton, tuent le temps en récitant Verlaine ou le Coran. Ils pensent aux familles de leurs amis qui une fois par semaine se pressent au parloir grillagé puis au guichet de la prison pour remettre un ballot de linge propre et un couffin de nourriture. 

Ils ont mauvaise conscience d’être à Paris, au chaud, en sécurité. Dix fois par jour, il leur vient l’envie de se précipiter à Orly pour voler rejoindre leurs camarades d’infortune.

Difficile de les consoler en leur disant:  « patience, vous avez la vie devant vous ! » car ils sont pour la plupart âgés de plus de 70 ans !


Le chagrin et la pitié

À Tunis, notre aîné à tous, notre conscience morale, celui qui n’a jamais baissé la tête ni plié les genoux, l’avocat de toutes les injustices, a été jeté en prison. Ahmed Négib Chebbi n’a pas cillé à l’énoncé du verdict de 12 ans. Il est sagement rentré chez lui pour préparer ses affaires. Sur le pas de la porte de sa maison, cravaté dans son complet veston, valise à la main, il a attendu l’arrivée des matons. La foule compacte des indignés a retardé l’intervention des hommes cagoulés. Lorsque finalement ils sont venus, Si Négib ne s’est pas départi de son calme ni de son éclatant sourire. 

Noblesse oblige, il est issu de la lignée des Chebbi du nom de la tribu de Tozeur du grand Abou el Kacem Chebbi (décédé en 1934 à l’âge de 25 ans) dont les poèmes sont récités ou chantés dans tout le monde arabe. 

Avec l’arrestation de Me Ahmed Négib Chebbi, c’est l’histoire de plusieurs générations d’hommes et de femmes progressistes qui entre en prison. 

Ahmed Néjib Chebbi a 81 ans. 

Il a rejoint son « jeune » frère Issam Chebbi, 71 ans, incarcéré depuis deux ans. 

Tous deux ont été condamnés à l’issue d’un procès stalinien qui pour tenter de convaincre le bon peuple d’un complot sioniste a dans la foulée condamné par contumace Bernard-Henri Lévy à 33 ans de prison. Le philosophe a réagi discrètement par un texte magnifique .


Cibler l’âge et le genre

Tout comme celle d’Alger à laquelle Carthage est inféodée, la dictature tunisienne tente d’attribuer la responsabilité du délabrement économique du pays à des « ennemis de l’intérieur » instrumentalisés par l’étranger. En toute légalité apparente et sur le fondement d’une légitimité acquise par le vote de moins de 10% des inscrits qui l’ont plébiscité, le président Saïed a instauré un véritable « terrorisme d’État » dont la fonction première est de généraliser la peur.


Traditionnellement en pays musulman, le vieillard et la femme bénéficient de la considération unanime valant mansuétude et quasi impunité des autorités. Pas en Tunisie.

Le doyen des incarcérés est le Président du Parlement démocratiquement élu. Il a 84 ans ! Dans la cour du pénitencier  le chef du parti islamiste échange fraternellement avec tous les autres leaders politiques de droite et de gauche devenus par les terribles circonstances du moment des alliés à la vie… à la mort.

À la prison des femmes de La Manouba l’admirable courage et la solidarité aident à résister aux effroyables conditions d’incarcération documentées par une ancienne détenue de nationalité française qui a publié un témoignage glaçant.


Les militantes et les militants démocrates tunisiens sont des captifs. Ils sont les otages sans rançon d’un régime totalitaire qui demain sera assurément pulvérisé par le réveil du volcan arabe.  

Mais en attendant le crépuscule de Carthage, nul n’est à l’abri de l’humeur impitoyable du despote. 

Qu’ils me haïssent pourvu qu’ils me craignent disait Caligula.

samedi 8 novembre 2025

L'Histoire contemporaine de Sébastien Lecornu

Comment évaluer la performance du nouveau Premier ministre autrement que par la comparaison avec un de ses illustres prédécesseurs ?


Prophétisant la gloire de son lointain descendant, Luis Mendès ajouta « de Franca » à son patronyme. Et c’est ainsi que 400 ans plus tard,  le plus estimé Président du Conseil des ministres de l’histoire des républiques sera Mendès France.

Comparaison n’est pas raison. D’ailleurs, Sébastien Lecornu ne porte pas un patronyme prestigieux et personne ne l’a encore moqué.


Avec Pierre Mendès France décédé quatre ans avant sa naissance, il partage des affinités de terroir. Vernon n’est pas loin de Louviers. En ce pays de bocage, les Normands, à l’inverse des Béarnais bavards, ne sont pas causeurs. Un mot est un mot, pas la peine d’en faire des kilos. 

Pour autant, jamais on ne tourne le dos. On est tolérant. Au bistrot, on se fiche de savoir si le cidre est de gauche, le calva de droite et inversement. P’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non. 

Entre Seine et Eure, chacun évite de se mêler des affaires du voisin. Celui qui a des terres est respecté à la mesure de ses hectares pourvu qu’il ne la ramène pas. 

L’habit n’est pas le marqueur social. Vous avez vu celui de Lecornu ? Godasses fatiguées, futal en tire-bouchon, veste étriquée sur une chemise en nylon ? À la fashion week du Palais Bourbon entre Cazeneuve et Ciotti, y’a pas photo ! 

Son regard en dit long. Furtif et de biais, le blanc masque la couleur des pupilles. Le salut est neutre, l’écoute attentive mais réduite à l’essentiel de la politesse. Pas du genre Chirac à traîner au comptoir, échanger sur la météo et taper dans le dos. Il passe sans s’attarder. On comprend qu’il a du boulot.


Le contraste est flagrant. Le casting est clivant. Dans l’hémicycle où il passe plus de temps qu’à Matignon, le machiniste occupe la place du petit baron. Ça détonne. Sobre, clair, économe de tout. Le 14 octobre  dernier le message est passé (sans 49.3), la classe politique unanime s’est rangée derrière ce chef du gouvernement qui joue habilement les second couteau. Après une fausse sortie, il a marginalisé le Président réduit à faire du tourisme aux États-Unis, en Égypte ou au Brésil. 

Vive la 4 ème République du passé, elle est porteuse d’avenir ! 

Les députés socialistes comme les macronistes, font semblant de s’opposer car ils craignent la dissolution. Tous savent que leur mandat dépend des désistements du second tour en leur faveur, de LFI pour les uns, du RN pour les autres. Quelques indécis hésitent encore à flirter ouvertement, mais tous cherchent à gagner du temps. Habile dans l’exercice de la répartition des concessions, le Premier ministre joue aussi la montre. Il n’a rien à perdre, il a tout à gagner. 


Comme si, fidèle à son image de passe-muraille, il en était complètement dépourvu, il se garde bien de laisser percer ses ambitions. C’est un habile louvoyant godilleur qui avance discrètement. Ses adversaires habitués à tonitruer sont décontenancés par ses chuchotements. 


Sébastien mise sur le temps long. C’est un adepte de la politique des petits pas. À 16 ans, il milite aux JDV (Jeune Droite de Vernon) de l’UMP avant de gravir les échelons de sa région et des cabinets ministériels dans l’ombre de Bruno Le Maire (Goncourt de l’économie). En moins de trois ans (2014-2017) il se propulse au gouvernement qu’il n’a depuis jamais quitté, sauf le temps d’une heure ou deux pour se faire nommer de nouveau. Il a successivement dirigé les ministères de l’Écologie, des Collectivités, des Outre-mer, avant celui des Armées. Il a servi six Premiers ministres. Sa carrière a-t-elle atteint le sommet de ses ambitions ? 


Qui peut croire qu’après Matignon il se retirera peinardement entre Château-Gaillard et la Roche-Guyon pour tweeter ses recettes de soupes aux poireaux ?

Lecornu, c’est le Mendès France de droite ! 

Allons Pierre sors du corps de Sébastien, tu es démasqué ! Ton virage à la droite de la gauche et à la gauche de la droite ne trompe personne en dehors des « humoristes » de la matinale de France inter. Les vieux de la vieille ont compris que tu attends la chienlit et que tu vises Charléty.


Reste à créer un mouvement politique: le Lecornisme ou Lecornuisme ? 

Pour rassembler, il faut cliver mais dans la simplicité. Mendès avait supprimé le vin en carafe dans les cantines et obligé les mômes à boire un verre de lait avant d’entrer en classe. Pourquoi ne pas s’en inspirer en légalisant la vente de shit bio à la sortie des lycées ? 

Plus spectaculaire serait de sauter dans un avion pour un aller retour en Nouvelle Calédonie comme le fit Mendes France à Tunis en 1954 et déclarer devant la foule rassemblée à Nouméa : « L’autonomie interne de la Tunisie Nouvelle Calédonie est reconnue et proclamée sans arrière-pensée par le gouvernement français...nous sommes prêts à transférer à des personnes et à des institutions  tunisiennes calédoniennes l’exercice interne de la souveraineté » 

Il est vrai que le verre de lait, l’indépendance de la Tunisie et la paix en Indochine n’ont pas assuré la longévité de Mendès à Matignon - seulement 8 mois - mais ils ont marqué pour longtemps la mémoire reconnaissante de ses contemporains. 


L’époque est à l’austérité, Monsieur Lecornu est grêle, pauvre en cheveux et en verbes, tout en lui exprime l’épargne et la sobriété. On ne l’imagine pas au soir du second tour de la présidentielle aller faire le beau dans un bistro super chic, ni parader dans la cour du Louvre. Si son ministre de l’Intérieur intercepte les escadrilles de boules puantes qui ne manqueront pas de le cibler, un boulevard le conduira à l’Élysée.

Face à une classe politique qui passe son temps à détailler la gabegie et à se chamailler à propos des retraités de demain et des riches d’aujourd’hui, il a martelé la formule mémorable du je-nous-vous : « je propose, nous débattons, vous votez » sans ajouter le ils…paieront. C’est en apparence un habile abandon de son pouvoir qui lui permet avec élégance d’occulter la responsabilité de son ami Macron « Mozart de la finance (2015) »


Mais pour se hisser à l’Élysée, il faut être le sauveur des catastrophes annoncées. Les droites ont monté en épingle la dette et l’immigration, deux vieilles ficelles usées ! Pour autant, selon les sondages (qui se trompent régulièrement) les Français s’apprêteraient « à essayer le RN » quitte à faire ensuite la révolution en gilets jaunes et bonnets rouges si ça ne marche pas.

Lecornu est en bonne posture pour créer la surprise de l’élection présidentielle. Par son expérience de ministre des Armées, il détient le joker.


Car en Ukraine, la pression monte. Il n’est plus de jour sans qu’un général ou un savant consultant européen prédise l’imminence de la guerre. Pour l’instant, le gouvernement sous les applaudissements du parlement, s’arme budgétairement, mais à la moindre étincelle à nos frontières, il passera aux mesures concrètes: réquisitions, conscription, provisions, exercices d’alertes de la défense passive…La mobilisation nationale face aux périls balayera les opinions partisanes. « Car les nations armées se laissent conduire avec docilité » 

Cette citation n’est pas de Mendès mais d’Anatole, un autre illustre bien nommé: Anatole France (1844- 1924) Histoires contemporaines éditions Table Ronde dont la lecture est recommandée aux électeurs et à tous les prétendants à l’Élysée.

vendredi 3 octobre 2025

Le vieux serviteur d'Arabie au procès Sarkozy


Un siècle avant que le roi de France ne soit guillotiné, Monsieur de La Fontaine fabulait : Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. 

Fort heureusement, depuis l’avènement de la République, la justice est rendue au nom du peuple français. Le fléau de la balance est au centre, l’iniquité est rare.


Le verdict du procès Sarkozy est minutieusement motivé sur 380 pages. C’est une broderie juridique exemplaire en droit. Tous les juristes vous le diront. J’y ai passé ma journée en imaginant la sueur perler au front des étudiants qui un jour ou l’autre plancheront sur ce texte à l’examen du Barreau. 


Les magistrats sont tenaces et persévérants. Pendant dix-sept années ils ont enquêté, entendu, auditionné, commissionné, perquisitionné. Ils se sont transportés aux quatre coins du monde, bravant la mousson en Malaisie, la canicule à Djibouti, l’ennui à Jeddah, le crachin d’Angleterre, la neige en Suisse… Ils ont transcrit, traduit, interprété; ils ont déjoué les pièges, démasqué les mensonges. Car de leur coté, les mis en cause ont cherché à gruger les magistrats et les policiers par la négation de l’évidence, les faux semblants, les faux témoignages, les fausses preuves, les dérobades, les manipulations, les recours plus ou moins abusifs… Bref, les kyrielles d’avocats chèrement payés ont tenté de brouiller les pistes et d’égarer les juges. Cette bataille juridique au long cours fut une joute judiciaire entre deux équipes d’experts. Finalement les magistrats du siège ont tenu bon, ils ont terrassé leurs adversaires.  Succédant au Maréchal, le Président entrera en prison.


Selon que vous serez puissant ou misérable, la justice pareillement sera équitable corrigerait aujourd’hui La Fontaine. C’est cette leçon de morale qui sera perçue par le justiciable lambda et c’est là le plus important pour le moment.


L’incarcération de l’ancien chef d’État pour association de malfaiteurs marquera l’Histoire. Son prédécesseur Pétain le fut pour haute trahison. Comparaison n’est pas raison. Il n’y a ici ni mort d’homme ni préjudice sauf à considérer celui de l’État libyen qui carrément s’en contrefiche.

L’association de malfaiteurs était surtout celle d’une bande de voyous. Elle n’a pas trompé les électeurs qui n’ont pas réélu Sarkozy.


Que l’ex-Président Sarkozy ait prisé la compagnie des forts en gueule, que son arrogance l’ait rendu méfiant au point de tourner le dos aux serviteurs de la République leur préférant des baratineurs, c’est établi. Le petit homme courageux mais paranoïaque flottait dans son costume, il voyait des comploteurs partout, il n’écoutait que les coquins.

Boulimique et tempétueux il se mêlait de tout. La haute fonction publique résista non sans mal à ses caprices en multipliant les obstacles administratifs. Alors, il décida de mettre ses talents à la tête du Commerce extérieur pour le succès de gigantesques contrats. Il avait commencé lorsqu’il était ministre des Finances, puis avait récidivé comme ministre de l’Intérieur en tentant de ressusciter un projet faramineux vieux de trente ans pour vendre à l’Arabie la protection de ses frontières. Personne, pas même les Saoudiens qui s’en amusaient n’avait osé lui dire que c’était peine perdue car l’affaire avait été attribuée discrètement à des Anglo-Saxons et des Asiatiques depuis belle lurette.  


À l’Élysée, l’ancien avocat d’affaires se rendit vite compte que dans les secteurs de l’armement et du nucléaire, il suffisait de parler pour que l’ordre soit exécuté. Alors réunissant ses copains rencontrés dans les boîtes de nuit de sa jeunesse, il les imposa auprès des industriels et des ministères. La bande se réunissait dans un palace entre l’Élysée et la place Beauvais. Les grands crus coulaient à flots. Les parvenus éructaient des instructions « y’a qu’à faut qu’on ». Vendre des avions au Brésil, des chars aux Saoudiens, des centrales nucléaires aux Libyens, des sous-marins aux Malaisiens, et pourquoi pas des chasse-neige aux Guinéens… Munis de leurs accréditations, les intermédiaires comme une volée de moineaux, s’envolaient vers les éventuels clients. Évidemment dans la profession, ni les exportateurs, ni les acheteurs, ni les diplomates, ne prenaient cette bande de parvenus très au sérieux mais ils ne pouvaient les éconduire sans s’attirer les foudres de ces hommes puissants qui se sont finalement retrouvés dans le prétoire le 25 septembre dernier. 


Le Président a été condamné à cinq ans de prison dans les conditions abondamment commentées par la presse. Trois des membres de l’association de malfaiteurs, sans doute alertés par un pressentiment, ne se sont pas déplacés. Ils sont restés chez eux en Malaisie, en Arabie Saoudite, en Libye ou ailleurs. Parmi les quatre autres comparses, le flamboyant Jouhri qui fait penser à Belmondo dans le Guignolo, les anciens ministres Hortefeux et Guéant et un orphelin de notoriété sur lequel il convient par équité de s’attarder.


Ceux qui l’on croisé décrive Wahib Nacer comme un beau gosse élancé, peau cuivrée, sourire charmant, posture nonchalante. Avare de mots, prolixe en assentiments. Les princes saoudiens appréciaient l’affabilité et le savoir-vivre de cet homme qui   s’adressait à eux dans des termes respectueux  seulement après y avoir été invité. Il avait retenu l’étiquette et les usages que lui avait transmis son père, estimé directeur d’une banque française au Yémen et à Djibouti au siècle dernier.  Wahib était devenu  l’un  des hommes de confiance des  Bugshan une famille classée au top 10 des fortunes d’Arabie. À Jeddah, Riyad, puis à Genève il avait au sein d’un établissement financier français de premier plan, contribué à faire fructifier les millions de ses clients. Son destin naturel était de prendre sa retraite sur les bords du lac Léman. Qu’est-il venu faire dans cette galère? De qui était-il devenu le commanditaire ?  

Au terme de ce mauvais choix, il s’est retrouvé  abandonné à la fois par les Saoudiens nourris d’ingratitude et par les Français qui hier encore le courtisaient. Au procès Sarkozy,  le « banquier suisse » éduqué au mutisme n’a pas desserré les dents. 


Wahib Nacer, 81 ans, a été condamné à quatre ans de prison. Il a été menotté au prononcé du jugement. 

Son « associé en malfaisance » l’ancien ministre Claude Guéant, 80 ans, a été condamné à six ans de prison mais dispensé d’incarcération en raison notamment de son grand âge.


« Et c’est ainsi qu’Allah est grand » aurait conclu Alexandre Vialatte (1901-1971)