samedi 11 novembre 2017

Arabie Saoudite la théorie du complot

Inlassablement, depuis sept ans, l'auteur de ces lignes dénonce l'obscurantisme du royaume d'Arabie. Mais il faut reconnaître que depuis la confiscation de tous les pouvoirs par Mohamed ben Salman, une petite lumière ne cesse de grandir au point d'éclairer aujourd'hui d'un jour nouveau le destin de la péninsule arabe. Par l'argent, la guerre et la terreur, le Prince héritier conduit une révolution à marche forcée dont l'un des objectifs proclamés est de rompre avec l'idéologie salafiste : « ... nous n'allons pas gâcher nos 30 prochaines années à partager des idées destructrices...nous voulons revenir à un islam modéré ouvert à toutes les religions...nous voulons vivre une vie normal » Discours du 24 octobre 2017.
Applaudissons ces belles paroles, - même si elles sont fortement inspirées par Donald Trump - car elles annoncent peut-être le déclin du wahhabisme.
Jusqu'à samedi dernier, l'ambition du jeune Prince de dominer le monde musulman n'était pas prise au sérieux. C'est chose faite. Le dernier épisode de l'épopée bonapartienne de Mohamed Ben Salman  façon 18 Brumaire s'est déroulée selon la règle des trois unités «  qu'en un lieu en un jour, un seul fait accompli tienne le théâtre rempli ». En attendant de décrypter et d'analyser les tenants de ce qui s'est réellement passé ce 4 novembre 2017 en Arabie Saoudite, il faut se contenter de décrire le spectacle de l'enchainement des faits.

Acte I
Le Premier ministre du Liban Saad Hariri, en voyage à Riyad, apparaît à la télévision saoudienne. Il est blême. Comme un ventriloque, il lit du bout des lèvres une déclaration alambiquée dans laquelle il annonce sa démission au motif qu'il craint pour sa vie. C'est une première dans les annales de la diplomatie internationale ! Jamais le dirigeant d'une démocratie souveraine, n'avait annoncé depuis l'étranger qu'il abandonnait le pouvoir dans son pays ! Les libanais humiliés se frottent les yeux. C'est une prise d'otage !
Changement de décor
Dans la soirée, un missile balistique contré par la défense saoudienne déclenche une terrifiante féerie dans la banlieue de Riyad. Des débris pleuvent sur le parking de l'aéroport international. Les habitants de la capitale qui se croyaient hors d'atteinte de toute riposte du voisin affamé et méthodiquement bombardé depuis mars 2015, sont sidérés. La population est inquiète, chacun se demande si « la démission » d'Hariri et l'attaque du Yémen ne sont pas les signes avant coureur d'une guerre générale. Ceux qui en ont les moyens songent à prendre la poudre d'escampette. La panique gagne la jet set quand elle apprend que l'aéroport privé est fermé et qu'aucun avion d'affaire n'est autorisé à décoller.
Acte II
La nuit était avancée lorsque le Palais publia quatre décrets qui firent l'effet d'autant de bombes : le Prince Miteb, fils de l'ancien roi Abdallah, ministre de la puissante Garde Nationale était limogé. Le ministre de l'économie aussi. Le Chef d'Etat Major de la marine pareillement. Enfin, le Prince héritier Ben Salman s'attribuait la charge de présider un comité « de salut public » doté de tous pouvoirs pour lutter contre la corruption.
Acte III
Après un court entracte, on apprenait l'incarcération au Ritz-Carlton (transformé en Bastille) des principaux magnats du patronat saoudien : Prince al Waleed, Cheikh Saleh Kamel, Mohamed Al Amoudi, Bakr Ben Laden... une dizaine d'Altesses Royale, une trentaine d'hommes d'affaires de premier plan et des centaines de moindre rang.

Un complot déjoué
Les places boursières dégringolent et le cour du baril prend de la hauteur. Sur les réseaux sociaux, l'opinion est partagée entre inquiétude et jubilation. Les interpellés sont accusés de prévarication. Mais en Arabie Saoudite où la corruption est une seconde religion, cette incrimination est une fable qui ne trompe personne. Il s'agit assurément d'un complot déjoué de magistrale façon. Les conjurateurs avaient-ils formé quelques projets concrets ? Nul ne le sait. Peut-être ont-ils été seulement trahis par leurs mauvaises pensées ; ce qui suffirait à les sabrer. Tous étaient des sujets discrets. Ils n'applaudissaient que du bout des doigts. Ils montraient de de la mauvaise volonté à adhérer aux programmes royaux « vision 2030 » et « Neom »  ; ils n'étaient pas partisans de la guerre sans fin avec le Yémen, ni de la tension sans issue avec le Qatar et l'Iran ; enfin, ils affichaient une sincère et égale antipathie pour Trump et Netanyahu. Gonflés de la puissance de leur fortune, ils n'ont pas perçu la menace. Ils se sentaient à l'abri de toute violence. Ainsi, le Prince Miteb, dont la famille commandait depuis trois générations l'armée de l'élite bédouine, se croyait protégé par les guerriers de sa tribu encadrés par les experts de la société militaire américaine privée Vinnell. Tout comme le Prince Waleed ben Talal et ses richissimes acolytes qui entretenaient à grand frais une légion d'informateurs et de gardes du corps. Comment ont-ils pu être surpris dans leur bunker sécurisé et interpellés sans coup férir ?
Cette opération qui a exigée le déploiement d'une logistique secrète complexe démontre la toute puissance du Prince ben Salman. S'est-il constitué une garde prétorienne ? Est-il parvenu a obtenir le ralliement de forces de l'armée, de la police et des renseignements qui hier encore lui étaient hostiles ? En quelques heures, le Bonaparte d'Arabie a prouvé que nul puissant ou misérable n'était hors d'atteinte de la pointe de son sabre. Et pour compléter l'avertissement, au petit matin, un hélicoptère s'est opportunément écrasé avec à son bord une Altesse qui avait eu l'audace de voler.
Après cette « nuit des longs couteaux » et l'échec de « la conjuration des imbéciles », Trump a sentencieusement tweeté : « les Salman savent ce qu'ils font....ils (les milliardaires) saignaient leur pays, » Pour la première fois depuis la naissance de la dynastie des Saoud, un jeune monarque qui n'est pas encore roi détient sans partage ni compromis le pouvoir absolu. Et si au delà du mandat de son ami Donald, Allah et la Maison Blanche lui prêtent vie, il sera l'un des hommes les plus puissant de la planète pour les 50 prochaines années.

L'opportunisme de Macron
Embarrassée, la diplomatie française joue serrée car après avoir systématiquement (sous Hollande) misée sur le mauvais cheval arabe, elle cherche à se racheter une bonne conduite orientale tout en évitant d'incommoder la Maison Blanche. Au plan économique, le complot déjoué de Riyad risque de mouiller des intérêts français autrement plus sensibles que ceux de l'hôtellerie parisienne de luxe car ironie du sort, les propriétaires saoudiens du Georges V et de l'hôtel de Crillon se retrouvent encabanés au Ritz de Riyad !
Pour une fois Paris paraît jouer collectif. Fin octobre Nicolas Sarkozy était en Arabie au prétexte de participer à un forum du gotha de la finance internationale. À la tribune, l'ancien Président a dit tout le bien qu'il pensait de la Russie et le peu de mal qu'il pensait de l'Iran. Il a ensuite été reçu très protocolairement par le roi. L'Élysée avait sans doute adoubé cette mission « sherpa » destinée à préparer le voyage « inopiné » d'Emmanuel Macron. Le Président français qui n'ignore pas les liens quasi fusionnels entre le Prince héritier Salman d'Arabie et le Sheikh Mohamed Al Nahyan le fils du fondateur des Emirats Arabes Unis, a profité de ses conseils lors de l'inauguration du Louvre d'Abu Dhabi avant de s'envoler vers l'Arabie voisine où il s'est brièvement entretenu avec le nouveau Napoléon d'Arabie. De là à penser que Macron a sauvé la paix dans la région, il n'y a qu'un pas que seul Trump pourrait empêcher de franchir.

mardi 24 octobre 2017

Le bisou d'une nuit en Tunisie

« Une nuit en Tunisie » est le titre d'une mélodie sirupeuse qui a valu au petit pays une renommée planétaire. Depuis soixante dix ans partout dans le monde, aux sons de la trompette de Dizzy Gilesppie, des couples d'amoureux s'étreignent sous les étoiles et dansent langoureusement les paupières closes en rêvant qu'ils sont en Tunisie le pays des nuits inoubliables.
Le soir, à la belle saison, à Hammamet, Kélibia, Zarzis, La Marsa... la jeunesse tunisienne se rassemble en couple par milliers pour regarder la mer et murmurer des mots d'amour. Allongés sur la plage, tapis derrière un rocher ou pelotonnés dans une voiture garée au surplomb de la corniche ils se fabriquent secrètement les souvenirs de délices qu'ils partageront durant toute leur existence.

Las, parfois dans l'ombre, rode le prédateur, le chasseur de primes, le rançonneur de bonheur. Généralement pour l'éloigner, il suffit de lui jeter des pierres, un paquet de cigarettes ou quelques dinars...Plus ennuyeuse est la ronde de police, officiellement chargée de traquer le terroriste et subsidiairement de veiller aux bonnes mœurs islamiques. Elle interpelle les couples sans ménagement. Généralement, l'homme se précipite au devant du brigadier de police avec un sourire engageant, un discours conciliant, voire quelques billets. Et la maréchaussée passe son chemin. Le tarif dépend du lieu, de la mise du couple et de la marque de la voiture... il devient hors de prix si le pandore flaire le crime d'adultère ou d'homosexualité. Ce petit jeu malsain est un héritage de la dictature de Ben Ali.

Le 30 novembre dernier Nessim et sa copine sont interpelés dans leur voiture stationnée devant la jolie baie de Gammarth. Ils présentent leurs papiers. Il est citoyen de France, elle est tunisienne. Il est d'origine algérienne mais ne parle pas l'arabe. Il se croit en état de droit, il invoque la loi. Les policiers ne comprennent pas la langue de Molière et encore moins qu'un musulman soit incapable de s'exprimer dans celle du prophète. La cause du couple est vite entendue et sans autre forme de procès on les met au trou.
Samedi et dimanche passent. Le lundi, les ministères et la Présidence sont informés. Les avis divergent entre les partisans de la fermeté et ceux qui pensent qu'à 48 heures de la visite du Premier ministre français, l'affaire peut faire désordre. Les va-du-menton l'emportent. Alors le parquet accélère la procédure et le Mercredi 4 octobre le juge cantonal de Carthage sur les seuls témoignages des policiers, condamne les amoureux à quatre mois de prison pour attentat à la pudeur, rébellion etc... C'est ubuesque. Les réseaux sociaux lancent l'alerte.

Le 5 octobre Edouard Philippe débarque à Tunis à la tête d'une délégation d'industriels. Cette visite, la première du genre hors d'Europe pour le nouveau Premier ministre français passe médiatiquement inaperçue ; elle est phagocytée par « l'affaire du bisou » qui fait le buzz. Recevant la mère et l'avocat de Nessim, l'ambassadeur de France Olivier Poivre d'Arvor se déclare « préoccupé mais confiant dans la justice tunisienne pour trouver une issue heureuse lors du procès en appel ». Les démocrates tunisiens qui ne partagent pas cet optimisme se mobilisent. Publiant la photo d'une embrassade avec son épouse le député Raouf el May demande ironiquement à quel commissariat il doit aller se constituer prisonnier. Une pétition à peine lancée rassemble plus de 10 000 signatures...On proclame que le 4 octobre sera désormais la journée mondiale du baiser... De Djakarta à Santiago l'événement fait la une des journaux. La Tunisie est la risée du monde !

Empêtré, le gouvernement tente maladroitement de discréditer les amoureux : « le délinquant, un trentenaire franco-algérien était nu, sa compagne tunisienne de dix ans plus âgée avait retiré ses dessous... » À la télévision le porte parole du ministère de la justice dérape « il ne suffit pas d'avoir la nationalité française pour se croire tout permis » Et si l'amoureux avait été de nationalité américaine ou saoudienne demandent les internautes ? Le 27 octobre, alors que tous attendaient une issue honorable à cette mauvaise farce, la cour d'appel devant une dizaine d'avocats bénévoles expédie l'affaire, confirme la sentence diminuée de quelques journées de prison et renvoie les amoureux derrière les barreaux.

Ce fait divers lamentable n'est pas seulement selon la formule du caricaturiste blogueur -Z- « la partie émergente d'un Iceberg plongé dans les profondeurs des marécages troubles de notre culture, où se mélangent les poisons de la religion, de la flicaille, d'une justice aux ordres et du voyeurisme malsain d'une société frustrée sexuellement... »(1) il traduit aussi la tension diplomatique feutrée entre Paris et Tunis mais surtout il révèle les tactiques politiciennes du pouvoir.
En se comportant en gardien républicain de la séparation des pouvoirs - ce qui est louable -, mais aussi en chantre du salafisme, - ce qui l'est moins -, le Premier ministre Chahed et le Président Caïd Essebsi ont choisi de gérer la crise au mieux de leurs intérêts politiques du moment qui consiste à rallier les nostalgiques de la dictature et les islamistes radicaux.
Si la gestion tunisienne des ébats amoureux a pu choquer les esprits éclairés, elle a été applaudie par les obscurantistes de tous bords et notamment par les saoudiens. Pour le Président Caïd Essebsi qui multiplie les gestes aimables en direction de Riyad avec l'arrière pensée d'isoler les islamistes d'Ennahda fidèles au Qatar grand rival de l'Arabie Saoudite, c'est tout bénéfice.
C'est en revanche une catastrophe pour le tourisme - déjà sinistré depuis la tuerie de 39 estivants britanniques sur la plage de Sousse en juin 2015 – qui aura du mal à effacer l'image du couple encagé pour un baiser. Et ce n'est pas la récente décision du gouvernement de faciliter la délivrance de visas aux Saoudiens et aux Émiriens qui compensera la désaffection navrée des européens pour un pays où l'arbitraire fait de l'excès de zèle.

Face à ces petits calculs politiciens et aux dérives sécuritaires, les démocrates tunisiens luttent avec la seule liberté qu'ils ont su gagner et préserver depuis la chute de la dictature: celle de la parole. La société civile bouillonne d'échanges verbaux, elle croule sous les mots. On proteste, on s'invective à tout bout de champ partout et par tous les canaux. Selon la formule arabe « on soulage son coeur », on dénonce, on crie...mais tout en gardant les mains derrières le dos. Comme si on n'avaient d'autres choix que de vociférer ou de s'immoler.
L'inquiétude est palpable. Six ans après la révolte de Bouazizi, le constat est accablant: les riches sont plus riches, les pauvres sont plus pauvres. Les disparités régionales se sont accentuées, l'inflation galope, la monnaie s'effondre, le chômage gangrène une large proportion de la population qui en est réduite à survivre d'expédients et de petits trafics hasardeux. Heureusement cette année le ciel a été généreux, les récoltes sont abondantes, ce n'est pas la faim qui réveillera la colère des petites gens.

Mais l'injustice du quotidien est le ferment d'une révolte qui gronde. Dans l'un de ses derniers articles, la journaliste Lilia Blaise documente la dérive de l'institution : « Surchargée, en manque de tribunaux spécialisés, la justice tunisienne va mal. Elle est également aux prises avec la lenteur des procédures administratives et un système de corruption qui perdure. Elle est enfin en peine de jurisprudence dans les cas de torture, de corruption ou de droits des femmes. »(2)
Le Code Pénal liberticide qui permettait à Ben Ali de soumettre les dissidents par le chantage d'un emprisonnement est pour partie toujours en vigueur.(3) Il aura fallu trois ans de débats pour que le législateur amende enfin la loi sur le cannabis qui condamnait systématiquement chaque jour 60 à 80 jeunes fumeurs à un an de prison. Mais selon les observateurs des droits de l’Homme, les nouvelles dispositions notamment celles sur la garde à vue sont rarement observées et la pratique des aveux sous la torture perdure.

Pour autant, il faut relativiser. Le pire est ailleurs. Occulté par le bisou. Peu de médias ont relayé la dépêche de l'horreur : dans la nuit du 8 octobre, au large de l'île Kerkennah un navire de la marine tunisienne a heurté une embarcation de passeurs clandestins. 38 migrants ont pu être sauvés, 52 sont morts noyés.   





lundi 9 octobre 2017

Le roi Salman d'Arabie sur la place Rouge

Qui l'eut cru ? Pour célébrer le centenaire de la Révolution d'octobre, le roi d'Arabie s'est invité au chevet de Lénine ! Ces épousailles historiques entre la carpe et le lapin sont passées quasiment inaperçues alors qu'elles préfigurent sans doute de la bascule vers un désordre nouveau ou vers une paix inédite au Moyen-Orient.

Quelles impérieuses raisons ont pu précipiter le vieux roi d'Arabie Salman dans son Jumbo Jet médicalisé qui est allé se poser six heures plus tard, à la nuit tombée, par un temps frisquet sur un aéroport de Moscou où il avait été précédé par 1 500 courtisans. Signe que la Royale escapade allait se dérouler dans la contrariété, l'escalator électrique déployé de l'avion refusa obstinément de fonctionner contraignant le vieillard à descendre une à une les marches dorées du luxueux engin. En bas, ni Poutine, ni Medvedev ne s'était déplacé. On avait seulement dépêché un dignitaire débonnaire en col roulé. Il semblait alors que la première visite d'un roi d'Arabie en Russie ne serait pas placée sous le signe du baiser sur la bouche. Et pourtant...

Rencontres, banquets, visites protocolaires s'enchainèrent pendant quatre longues journées. Pour remplir l'agenda et occuper les journalistes en marge de la « semaine culturelle de l'Arabie en Russie » des colloques de gens bien élevés discoururent sur des sujets universels que l'Arabie et la Russie ont contribué à faire progresser comme celui des droits de l'Homme ou de la liberté d'expression. 
Plus concrètement, les dirigeants des deux pays ont convenu de booster leurs échanges commerciaux qui se limitaient jusqu'à présent à quelques millions de dollars d'orge, de pâtes alimentaires, et de minerais. Désormais, il faudra compter en milliards. Tous les exportateurs russes seront à la fête.

Le plus stupéfiant des engagements concerne la coopération dans le secteur de l'armement.
La Kalachnikov, arme fétiche des pays du Pacte de Varsovie sera pour la première fois de son histoire produite dans un pays de l'Ouest ! Le fusil emblématique de tous les révolutionnaires de la terre, celui qui figure sur le drapeau du Hezbollah sera fabriqué dans le royaume de son plus fidèle ennemi ! Au lendemain de cette annonce stupéfiante qui a même étonné le monde des blasés, un quidam sans doute désespéré par la nouvelle, a pris d'assaut le Palais Royal à Jeddah tuant deux gardes avant d'être lui même abattu... la Kalachnikov à la main. Coïncidence ou avertissement ?
Autre motif d'étonnement, l'Arabie a confirmé l'achat de rampes de missiles mobiles capables de faire bouclier à toute intrusion dans son espace aérien. Le système S-400 qui est déployé en Russie face aux forces de l'OTAN, dote également les armées d'Algérie, de Chine et de Turquie. Tout comme Erdogan, Salman ne semble pas faire totalement confiance à son protecteur américain dont le congrès s'est pourtant empressé d'autoriser l'exportation en Arabie de batteries THAAD, rivales du S-400. Il faut dire que nul n'est aujourd'hui capable de mesurer l'efficacité réelle de ces très couteux systèmes. Mais sans attendre le « combat proven » sans cesse annoncé et toujours reporté en Corée du Nord, Salman qui en a les moyens, a choisi pour plus de sureté de se payer les deux.
Nouvelle plus réconfortante : depuis Moscou, le Ministre Saoudien des affaires étrangère a révélé que son royaume avait révoqué des milliers d'imams coupables d'avoir prêché la haine ; il en a profité pour accuser le Qatar d'avoir financé ces mauvais salafistes.

Sur la politique régionale, afin de rassurer les naïfs, Salman et Medvedev ont côte à côte psalmodié des vœux pieux : arrêt des souffrances du peuple palestinien, paix et stabilité pour la Syrie et le Yémen, arrêt de l'interventionnisme iranien, respect de bon voisinage...Au plan économique ils ont l'un et l'autre souhaité une stabilisation des cours du pétrole, et l'Arabie s'est engagée à créer un giga fonds d'investissement pour promouvoir l'innovation en matière d'énergies solaires et nucléaires dans le royaume.

À l'issue de cette incroyable rencontre entre des personnages aux antipodes de la sphère diplomatique internationale, toutes les spéculations sont permises. En Syrie d'abord dont il faut rappeler, que la guerre a été provoquée, soutenue et perdue par l'Arabie Saoudite, et de laquelle la Russie sort vainqueur. Au Yémen ensuite, dont le tiers du territoire est quotidiennement tapissé de bombes saoudiennes mais qui résiste et porte la guerre chez son agresseur. Dans ce pays anéanti où elle a depuis les premiers jours acheminé l'aide humanitaire, la Russie devient l'incontournable médiateur. Enfin, elle s'impose également comme l'unique interlocuteur crédible capable d'apaiser les tensions et de garantir un pacte de non agression entre l'Arabie et l'Iran.

Pour Washington, ce voyage est un camouflet diplomatique d'autant que le roi Salman, fin connaisseur de l'Amérique dont il a fréquenté tous les Présidents depuis John Kennedy, est en mesure d'apprécier la valeur de la poignée de main qu'il a échangé avec Donald Trump il y a quatre mois.
Comme toujours, le diable se niche dans les détails.
Le roi qui souhaitait être fait docteur honoris causa de la prestigieuse université de l'Amitié des Peuples Patrice-Lumumba s'est contenté d'une remise en grande pompe du diplôme de l'Institut de formation des diplomates russes. Pour Salman, le chemin de Moscou fut celui de Canossa. Et ce n'est qu'un début car l'acte de contrition accompagné du paiement de quelques armements ne soldera pas pour autant le tribut que réclament les Russes pour prix de leur nouveau protectorat sur le Moyen-Orient.

vendredi 29 septembre 2017

L'Arabie ne sera plus jamais comme avant

Le roi Salman vient de permettre aux femmes de conduire. Cette décision mondialement saluée est le résultat des luttes que mènent depuis des années les femmes courageuses d'Arabie.
Manal Al Sharif, l'une d'entre elles, est une jeune femme super diplômée qui travaillait à l’Aramco la compagnie arabo-américaine des pétroles. Un beau jour du mois de mai 2011, cette respectable veuve est sortie de chez elle au volant de sa voiture. Et sa vie a basculé. Arrêtée par la police elle est sermonnée avant d’être raccompagnée à son domicile. Quelques heures plus tard, elle est à nouveau interpellée et jetée en prison sur l'accusation d'avoir gravement troublé l’ordre public. Avant de la juger, les autorités exigent qu’elle fasse publiquement acte de contrition et de repentir sur Facebook où elle compte des mille et des milliers d’amies. La délinquante s’obstine, aggravant son cas de jour en jour. Les prédicateurs montent en épingle le fait divers. Leurs prêches enflamment les mosquées. Des gardes de la foi accusent Manal Al Sharif d’être une Matahari des chiites iraniens, d’autres prétendent qu’elle est au service des singes sionistes ou des incroyants. De toute évidence, Satan n’est pas loin, le procès en sorcellerie est à craindre. 
La presse traite l’Affaire à la une. La population est divisée, il y a les pro et les anti-Manal. Le roi hésite à se prononcer car la guerre civile menace la dynastie. Même les Américains et les Européens, habituellement empressés à voler au secours de la veuve opprimée, regardent leurs chaussures en se grattant l’oreille car l'Arabie Saoudite est le premier exportateur de pétrole et le premier importateur d’armes, ce qui mérite réflexion. Que la Jeanne d’Arc saoudienne se débrouille ! D’ailleurs, on a promis aux riches bédouins de ne jamais se mêler de leurs affaires. On ne va pas commencer à propos d'une bédouine !
Ils avaient tort, car ce fait divers était le premier battement d'ailes du papillon.

Sur le net, la criminelle « présumée innocente » qui a filmé son arrestation appelle toutes ses consoeurs du pays de l’or noir, à prendre le volant. Aucune loi ne l'interdit, on s'en aperçoit, mais c’est comme ça. Manal a bravé la non-loi au nom de laquelle Ubu l’a mis en prison. Son acte était révolutionnaire car il mettait en péril le socle (en arabe al quaïda) de l’idéologie intégriste wahhabite. Pour les salafistes, la seule et unique fonction de la femme est la reproduction. Point. Elle est soumise. Elle est objet. Jamais elle ne conduit, toujours elle suit. Dans la rue, elle marche derrière, en voiture elle ne saurait être devant. Elle doit dire oui, elle doit se taire et retenir ses non. A-t-elle une âme ? Un cœur ? Une raison ? Là n’est pas le sujet. Elle est mère, fille, sœur, épouse de l’homme son maître. Khalas. On ne la regarde pas, on ne lui dit pas madame car la muette ne répond pas. Au visiteur qui frappe à la porte, elle claque dans ses mains pour demander « qui est là ? et signifier de passer son chemin car son homme n’y est pas ». 
Elle n'a pas d’identité, pas de papiers, pas de photo dévoilée. Alors, un permis de conduire ! Vous n’y pensez pas ! Céder serait ouvrir la voie à toutes les extravagances ! Demain, au prétexte de canicule elle refusera de porter des gants noirs, puis, elle voudra montrer sa face, sa crinière, ses mamelles et son croupion…Quelle décadence ! Allah soit loué ne le permettra pas. Pourtant Manal est une Al Sharif, une descendante du prophète ! Sa révolte était-elle inspirée ?


Toujours est-il que ce 28 septembre 2017, après six années de résistance, le pouvoir a cédé. Saluons les femmes d'Arabie.

vendredi 8 septembre 2017

Mohamed Ben Salman en marche vers l'Empire d'Arabie

Une révolution silencieuse est en train de projeter l'Arabie Saoudite vers un destin dont nul ne peut prédire s'il sera salutaire ou dévastateur. L'artisan de ce bouleversement discret est un jeune Prince ambitieux, Mohamed fils de Salman qui à la faveur d'un coup d'éclat de Palais en juin dernier, a été sacré unique héritier de son père très âgé. Il ne porte pas encore la couronne mais il est déjà roi et demain, si Allah (et l'Amérique) le veut il sera empereur des arabes.


Portrait
Il y a seulement six ans, rares étaient ceux qui auraient parié un riyal sur l'avenir de ce jeune homme nonchalant que l'on voyait quelques fois à la belle saison déambuler sur les Champs-Élysées. Depuis, il a conquis le royaume en élaguant les mauvaises branches d'une cousinade qui lui faisait de l'ombre. Son exploit au cœur d'une cour royale de gérontes où prolifèrent les « Duc de Guise » et les inquisiteurs de la charia porte l'espoir de la sortie de son pays du moyen-âge.
À 31 ans, sa puissance est sans égale. Il est maître d'un richissime royaume pétrolier sur-armé où un milliard et demi de musulmans rêvent d'aller s'agenouiller. On le dit benêt, on le suppose inexpérimenté et capricieux, on le moque, on le craint. D'allure douce et placide, il a grandi à l'ombre d'une mère de fer et d'un père de velours. Contrairement à ses frères diplômés, il n'a pas suivi de scolarité à l'étranger. L'autodidacte est un géant taiseux qui prise les retraites paisibles sur son yacht ou sur une île des Maldives. Il n'est pas fêtard comme ses cousins de son âge ; c'est un épicurien qui admire la culture japonaise, mange des sushis et pratique la politique comme un art martial. On aurait tort de croire que c'est depuis sa chaise longue et par la seule grâce de son papa qu'il est passé de l'ombre des chambellans à la lumière des grands de ce monde car il faut avoir l'esprit rusé et des dents acérées pour parvenir à dominer en quelques années un sérail truffé de courtisans sournois.


Les trois sabres
Rompant avec la tradition des subtiles compromis feutrés, les Salman père et fils ont conquis le pouvoir par une succession d'astucieux coups de force écartant méthodiquement tous les prétendants au trône.
La tâche n'était pas facile car en quatre générations, la famille polygame d'Abdulaziz, fondateur de la dynastie, mort en 1953, a proliféré pour atteindre 7 milliers d'Altesses. Chacune bénéficiant d'une rente, prébendes et privilèges à la hauteur de son rang. À la cour, fourmilière d'intrigants, le pouvoir de la force du sabre appartenait à trois lignées de Princes de premier rang, chacun disposant de sa propre armée.
Ainsi, les Sultan commandaient sans partage le Ministère de la Défense et de l'aviation (MoDA) ; les Nayef régnaient pareillement depuis 1975 au Ministère de l'Intérieur et les Abdallah à la Garde Nationale. Ces armées de plus de cent mille hommes sur-équipées, dotées d'un budget sans limites ni contrôle, disposaient de ses propres services de renseignement et de ses réseaux d'influence diplomatique. Chacune constituait un Royaume dans le Royaume. Le roi se contentait d'arbitrer les querelles permanentes du sérail avec plus ou moins d'autorité. Il n'était pas le monarque absolu que le protocole laissait supposer, mais l'otage de ses demi-frères à l'exception d'Abdallah, le Ministre de la Garde nationale bédouine qui se tenait loyalement à l'écart des intrigues.
Cette royale pétaudière ne dérangeait pas les bonnes affaires du monde, bien au contraire, mais l'ingérence des Altesses caractérielles dans les conflits à l'étranger échappait de plus en plus au contrôle du protecteur américain. La multiplication des réseaux princiers salafistes qui menaient sans logique ni concertation leur jihad personnalisé et meurtrier aux quatre coins du monde était devenu incontrôlable. Après avoir vainement ten de les instrumentaliser, Washington s'est tardivement décidé à y mettre bon ordre en favorisant l'émergence de la branche la moins détestée et la moins corrompue des Saoud. À charge pour les Salman de faire le ménage en liquidant l'hégémonie des Sultan et des Nayef.


L'émergence de la dynastie Salman
La révolution de Palais commence en novembre 2011 lorsque Salman, le populaire gouverneur de Riyad réussit à se faire nommer ministre de la défense à la mort de son demi-frère Sultan qui occupait le poste depuis 59 ans. Devenu roi en janvier 2015, Salman transmet le portefeuille à son benjamin de fils, Mohamed alors âgé de 28 ans.
La fonction semblait alors totalement hors de portée de sa juvénile inexpérience. Le Ministère Saoudien de la Défense et de l'Aviation (MoDA) est une forteresse gangrenée par les fournisseurs d'armes et des officiers d'opérette peu soucieux d'encadrer les troupes de mercenaires pakistanais, égyptiens, soudanais... Malgré ses arsenaux bondés de matériels sophistiqués, ses capacités opérationnelles n'étaient pas probantes, sa mission de défense apparaissait sans cesse détournée par les intérêts mercantiles d'une hiérarchie corrompue.
À peine nommé, le nouveau ministre ordonna une offensive contre le Yémen voisin. (1) Trente mois plus tard, les effroyables bombardements incessants qui perdurent ont entrainé une catastrophe humanitaire dont sont victimes des millions de pauvres gens. Mais alors que l'armée est toujours engluée sur le front de cette guerre ingagnable, on peut se demander si l'impulsive offensive de Salman n'avait pas pour objectif principal d'occuper les officiers de l'armée saoudienne en les détournant de toutes tentations de sédition. De surcroît, ce massacre avait valeur de test d'autorité et d'impunité sur la scène internationale car dans les capitales biens pensantes, on protesta mollement. Il faut dire que les commandes affluaient suite à la tournée des fournisseurs du Prince-ministre : Moscou, Washington, Londres, Paris, Pékin... À ses fonctions de Commandant en Chef d'une armée dispendieuse, il avait entre temps ajouté celle de Président du Conseil Économique de Développement qui chapeaute tous les ministères et proposé de nationaliser au plus offrant le géant du pétrole Aramco. Le chefs d'Etats déroulèrent le tapis rouge ; même l'empereur du Japon ! Singulièrement, Hollande et Valls, après avoir mordicus soutenu le clan Sultan misaient alors sur Nayef ministre de l'intérieur de père en fils depuis 1975. Mauvaise pioche ! Celui-ci, après avoir été promu Prince héritier par le roi Salman le temps de le distraire de son ministère, était brutalement dégagé au premier jour du printemps dernier. Selon un observateur bien informé, Nayef a été arrêté et mis au secret pendant toute une nuit pendant qu'un conseil d'allégeance réuni en hâte le destituait et nommait à sa place Mohamed Ben Salman qui depuis lors, au coté de son vieux roi de père, règne sans partage.


Vision 2030
Contrairement à la plupart des pays arabes qui tardent à la manœuvre, l'Arabie contre toute attente, est passée de la gérontocratie à la juvénilocratie. Mohamed Ben Salman a brutalement secoué les tapis poussiéreux. Entouré de jeunes technocrates pragmatiques il a lancé à grand renfort de communicants un plan de développement dont l'ambition est de faire muter la société médiévale d'Arabie vers le modèle des Emirats Arabes Unis. Vaste programme qui se heurte à l'opposition d'une fraction fanatisée mais porte l'espoir d'une population de 20 millions de sujets avides de consommation dont une large proportion stagne dans un état de pauvreté inimaginable.  
C'est une révolution des mentalités car le culte wahhabite intégriste est voué à l'adoration du passé. L'avenir n'appartient qu'à Dieu. La planification est par conséquent une tentative quasi séditieuse de peser sur le destin. Vision 2030 - qui s'affiche en calendrier grégorien et non hégirien sur toutes les façades de la capitale - s'inscrit dans une échéance qui exclut la génération des barbons et porte l'espoir d'un renouveau. La jeunesse la plus connectée de la planète qui représente les trois quart de la population a bien compris le message. Ben Salman est populaire. D'autant qu'il a multiplié les nominations de diplômés roturiers et les signes d'une « libéralisation » des moeurs en permettant la tenue de concerts, en autorisant la compétition sportive féminine, en faisant libérer une gamine qui avait eu l'audace de se faire photographier en jupe sur un lieu publique ou un gamin qui dansait la macaréna dans la rue. Depuis que Salman a amputé les pouvoirs d'inquisition des brigades de la « Préservation de la Vertu et de la Lutte contre le Vice », la jeunesse soulagée multiplie les audaces ; elle se met à rêver la fin du cauchemar. La dernière initiative « réformiste » de la cour projète la mise en valeur du potentiel touristique du pays par la création de zones de loisirs sur les bords de la mer Rouge. Demain le Club Med en Arabie ? En attendant, Ben Salman a personnellement négocié avec l'américain Six Flags, le concurrent de Disney l'implantation d'un gigantesque parc de loisirs qui concurrencera ceux de Dubaï.

Mise au pas
Ces soupirs de tolérances masquent l'impitoyable répression des libertés. Le Prince héritier brise tous ceux qui lui résistent. Nul n'est épargné, ce qui donne l'illusion de l'équité. La bourgeoisie a été la première a en faire les frais. La richissime et jadis intouchable famille Ben Laden s'est retrouvée au bord de la faillite et le puissant groupe de BTP Oger a vacillé... (2) Le patronat a vite compris la leçon. Depuis, aucune initiative financière ou économique d'envergure n'est devenue possible sans l'assentiment préalable de Ben Salman.
La noblesse a pareillement été mise au pas. Fait sans précédent, une altesse royale accusée de crime crapuleux a été décapitée l'an dernier. D'aucuns pensent que l'affaire était autrement plus grave. Bien sûr, l'épée de Damoclès pèse plus lourd sur le simple roturier car l'arsenal liberticide a été renforcé au nom de la lutte contre le terrorisme. Chaque lamentation risque d'être mal interprétée et peut valoir à l'imprudent le fouet et l'enfermement. Combien de Badawi, de Kashgari, combien de milliers de chevaliers de La Barre croupissent dans les cachots pour avoir osé penser ? (3)
Enfin, le pouvoir religieux monopolisé par le clan des Al al Cheikh descendants d'Abd-al-Wahab - fondateur du wahhabite né vers 1700 qui s'est illustré par le nivellement des tombes et la lapidation des femmes - est jusqu'à présent resté indifférent au réformisme de Ben Salman qui en contrepartie, permet une hystérique et sanglante croisade contre la minorité chiite du royaume. Les intégristes saoudiens qui mettent les chiites au premier plan de leur haine (avant les juifs et les mécréants) sont ravis.


L'or dans une main, le fer dans l'autre
La volonté de domination des âmes s'étend au-delà des frontières. La diplomatie religieuse saoudienne exerce une influence envahissante dans toutes les mosquées sunnites de la planète. Elle disposerait d'un budget faramineux de l'ordre de 9 milliards de dollars selon Pierre Conesa. Par l'or ou le fer, les musulmans doivent se soumettre. En premier lieu les proches voisins. Après l'invasion du Yémen voisin, Salman est déterminé à rabattre le caquet à l'arrogant petit Qatar dont l'Émir soutient les Frères Musulmans et le Hezbollah mais surtout, qui affiche une posture de fermeté vis-à-vis d'Israël et de compromis envers l'Iran. Tout le contraire de l'Arabie. À la stupéfaction générale, en juin dernier, l'Arabie a fermé ses frontières et placé Doha en quarantaine. (4) Depuis, l'émirat clame crânement « même pas mal » avant de se résoudre à mettre bientôt un genou à terre. La communauté internationale est bien embarrassée car entre ceux qui encagent les poètes et ceux qui fouettent les bloggers, il ne s'agit pas d'évaluer la capacité de malfaisance des sectateurs wahhabites, mais leur pouvoir d'achat.
Cette crise profite aux États Unis dont les entreprises gagnent des parts de marchés au détriment des européens qui tentent tour à tour sans illusion une médiation. Tous les émissaires de bonne volonté se sont fait éconduire par Salman, car le rôle est réservé à Donald Trump dont la nouvelle politique saoudienne a les faveurs.

Vers l'Empire d'Arabie
Le Président des États-Unis n'est pas mécontent de la disgrâce de Nayef et des ennuis de l'Émir du Qatar car l'un et l'autre avaient généreusement financé la campagne électorale d'Hillary Clinton. Pourtant, au-delà de cette petite satisfaction, Trump ne peut ignorer que l'Arabie est le premier propagandiste de l'islamiste sectaire qui propage la haine et financent l'intolérance sur tous les continents. Mais il a fait semblant de l'ignorer, exercice qui lui était aisé. Mieux, il a créé à Riyad un Centre mondial de lutte contre les idéologies extrémistes ! Mais aux Saoudiens qui avaient racheté au prix fort leur nouveau statut de repenti il a lancé une menace à peine voilée : « Il y a un choix à faire entre deux futurs – et c’est un choix que les États-Unis ne peuvent pas faire à votre place. Si vous choisissez d’emprunter le chemin du terrorisme, votre vie sera vidée de toute substance, votre vie sera brève et votre âme sera damnée à tout jamais » Discours du 21 mai 2017 au sommet arabe islamo-américain de Riyad.
Mohamed Ben Salman a clairement compris le message. Il porte désormais le destin d'appliquer à la lettre la feuille de route US. S'il réussit, le demi-roi deviendra Empereur de la péninsule arabe dominant le pétrole mondial et 100 millions de sujets. Sinon, le Pentagone a sans doute prévu un plan B. Mais le Saoudien ne trahira pas le deal topé avec l'Américain... du moins, tant que Donald Trump occupera la Maison Blanche. 

(1) https://hybel.blogspot.fr/2015/03/yemen-les-dernieres-nouvelles-de-demain.html

(2) https://hybel.blogspot.fr/2015/09/la-chute-de-lempire-ben-laden.html

(3) https://hybel.blogspot.fr/2012/02/hamza-kashgari-est-il-francais.htm

(4) https://hybel.blogspot.fr/2017/06/le-qatar-au-pilori.html

mercredi 30 août 2017

Le chien du Président

Ah quelle belle rentrée politique ! Bravo les communicants, ils ont fait fort.
Pour tenter d'endiguer la descente aux enfers de Macron dans les sondages, ils ont rameuté le clan des 30 millions d'amis. Le décision n'a pas été facile à prendre car ni Brigitte ni Emmanuel n'affectionnent particulièrement les bêtes à poils et à puces. Mais, raison d'état d'impopularité oblige, ils ont fini par y consentir.
Une cellule a été créée dés les premiers jours du mois de juillet pour notamment définir le profil de la bête, procéder à sa sélection, préciser son rôle et désigner les différents responsables qui lui seraient attachés.

Après avoir écarté toutes les suggestions d'acquisition d'un animal de compagnie « clivant » tels que chat, jugé trop indépendant, panda, trop placide, perroquet trop bavard, veau, vache, cochon, couvées...trop bassecour, le comité est vite tombé d'accord sur le chien qui depuis Pompidou, Giscard et Mitterrand symbolise l'attachement du Président au plus fidèle ami des Français. Un pattu, certes, mais de quelle race ? grand, petit, poils durs, longs, frisés ? de chasse, policier, à sa mémère... ? Au troisième jour de concertation l'assemblée à l'unanimité suggéra que le clébard soit de taille moyenne et de race française ou issu d'une saillie mixte. Tous convinrent que le pelage ne puisse en aucun cas rappeler la teinte des cheveux du couple présidentiel. Ni jaune ni fauve et sans taches. Le noir, qui ressort si bien sur le gravier blanc des allées de l'Élysée fut plébiscité.
Un vif débat opposa les partisans de l'adoption d'un chiot à ceux préconisant le recueil d'un cador adulte. Idem en ce qui concerne le sexe de l'animal car comme chacun sait l'un projette sans discernement ses mictions contre un arbre, un angle de murs ou la jambe d'un garde républicain, alors que la chienne se soulage sagement et discrètement en baissant élégamment son derrière près du sol. Pour éviter tout pipi intempestif et l'éclaboussure d'un cliché de paparazzy qui ferait rire la France entière, la femelle fut préférée au mâle. Dans leur élan, les crânes d'oeuf du comité cabot imaginèrent que la chienne présidentielle se ferait saillir à l'automne par l'épagneul breton du gardien de La Lanterne et qu'une portée naîtrait au printemps devant les cameras de Stéphane Bern et les reporters de Paris Match. Consultée sur ce génial scénario à rebondissement, Brigitte opposa son véto à la dynastie canine élyséenne. Va donc pour un chien adulte moyen, bâtard sans tare.

Plusieurs vétérinaires dont un psychocanidologue danois furent chargés d'auditionner en grand secret les postulants des chenils et refuges de l'hexagone. Un première meute fut dirigée vers un parc de la région parisienne où les impétrants furent soumis à une batterie de test bio médicaux et comportementaux. Les aboyeurs, les léchouilleurs, les baveurs, les pendus de la langue, les queues coupées, les donneurs de patte, les frotteurs lubriques, les quémandeurs, les geignards et autres tarés furent impitoyablement éliminés. Restèrent quatre candidats. La DGSI fut appelée en renfort pour vérifier leurs origines, croiser leur pedigree, enquêter sur l'honorabilité de leur portée. Il convenait de s'assurer que le clebs ne fut pas un agent mordant dormant fiché « S ». On passa à deux doigts de la catastrophe car l'un des finalistes se révéla être un chien de la chienne fugueuse de Mélenchon. Le médor sélectionné in fine présentait toute les garanties de lignage puisque né d'une union fortuite dans une partouze de clébards de milliardaires à Saint-Tropez. Son maître, répondant au nom prédestiné de Marin car de son état gardien de phare à l'île des pendus en rade de Marseille, consentit à s'en séparer en échange d'une promotion-mutation aux Kerguelen où il pourrait s'adonner à sa passion pour les phoques.
Une jeune publiciste à l'imagination talentueuse fut alors chargée de bricoler une fable biographique à faire pleurer dans les chaumières : le Labrador croisé Griffon de deux ans aurait été lâchement abandonné en Corrèze par un vilain maître totalement insensible au caractère « vif, intelligent et sympa » de son animal...à la SPA de Tulle (seconde allusion lourdingue à François Hollande) l'infortuné corniaud ne trouvait pas preneur...alors, il a été transféré au refuge d'Hermeray en banlieue parisienne (à 500 km)... et un jour d'été, son destin a basculé : le President et la Première Dame dans une démarche inédite et généreuse...
C'est bon ça coco, j'achète !

Restait à habituer Kiki -c'est son nom de baptême – à répondre à l'appel de Nemo, à le familiariser avec certains usages des Palais de la République comme le respect du mobilier national et des parterres fleuris. Pendant une semaine on l'accoutuma à l'odeur de ses nouveaux maîtres en plaçant dans sa niche des vêtements portés par le couple présidentiel. On lui fit répéter le parcours du perron au jardin et du jardin au perron. On simula l'arrivée d'une délégation officielle, le crépitement des appareils photos, les projecteurs des caméras, les interpellations des journalistes, les accents de la Marseillaise. On le dressa à rester impassible à son environnement, à aller sagement vers son maître et à revenir vers son dompteur au premier coup de sifflet à ultra son sans jamais aboyer ni lever la patte.


Au terme de huit semaines de patience, la persévérance de la brigade com/canine de la Présidence a vu ses efforts récompensés. Le 28 août lors du sommet africain sur la crise migratoire, le Président du Niger Mohamadou Issoufou a été accueilli en haut du perron de l'Élysée par un Macron flanqué de Nemo la queue frétillante. De bon augure pour des négociations sur les réfugiés. Toutes les télévisions étaient là pour répandre les images de l'hôte du Président et de son chien. Mais si certains téléspectateurs de la France profonde s'attendrirent, les Africains eux, ont serré les poings, car aucune offense plus grande ne pouvait leur être faite que celle là. Kadhafi - qui n'était pas que fou - aurait tourné les talons devant pareil affront car en Afrique et chez les musulmans, le chien impur lécheur d'excréments n'entre jamais dans les maisons. 
Décidément, la diplomatie, le protocole et la bienséance ont des exigences que les puissants petits Marquis de la communication ignorent.

jeudi 22 juin 2017

Le Qatar au pilori

Énorme, inouï ! Aucun scénario n'avait envisagé cette catastrophe aux conséquences encore incalculables. Le vent de panique qui souffle depuis le 5 juin en provenance du Qatar gagne la France. Banquiers, diplomates, spécialistes et stratèges en tous genres se demandent comment se prémunir du pire. Fort heureusement, la bourse n'a pas encore bronché. Les cours de Lagardère, Vinci, Engie, BNP, Veolia, AXA, Airbus, Carrefour, GDF Suez, Accor, Total, Technip....sont restés zen. Aucun footballeur du Paris Saint-Germain n'a toussé, aucun parieur du Grand Prix de l'Arc de Triomphe n'a henni, aucun homme politique n'a pleurniché, aucun journal n'en a fait sa une.

La loi du silence
Ce qui s'est passé au Moyen-Orient est pourtant stupéfiant. Le « meilleur ami de la France », détenteur de participations majeures dans la presse, l'édition, l'hôtellerie, l'armement, le BTP, la publicité, le luxe, la sécurité, le sport...est ouvertement accusé par quatre pays arabes de nourrir le terrorisme international. Le Qatar serait-il le sponsor de Charlie, Bataclan, Hyper-casher, Nice ? La surprise est de taille pour ceux qui ne savent pas lire (1). Toujours est-il qu'en moins de trois semaines, le richissime Qatar est passé du statut d'État courtisé à celui de voyou.
Accaparée par les élections et délaissée par la presse, l'opinion publique française n'a pas encore pris la mesure de la gravité de l'événement. La sidération a paralysé les initiatives de la classe politique au point que tous les conseillers en communication s'accordent sur cet unique élément de langage : se taire, ne rien dire, pas un mot.
L'Émir du Qatar lui même est devenu muet depuis que l'Arabie Saoudite, les Émirats Unis, Bahrein et l'Egypte ont subitement accusé son pays de financer le terrorisme. Cette mise à l'index sans sommation assortie de rupture des relations diplomatiques, fermetures des frontières et publication d'une liste d'accusés nominés, a frappé de stupeur l'ensemble de la communauté internationale à l'exception des États-Unis dont le Président s'est empressé de tweeter son approbation. Mais ni l'ONU, ni la Ligue Arabe, ni la Ligue Islamique, ni le conseil de coopération du Golfe n'ont moufté.

Il était une fois...
Le Qatar n'est pas une nation, c'est une fable. Tout a été dit sur ce confetti, sa télé à l'audience planétaire, sa main-mise sur l'information et le sport, ses achats extravagants, son prosélytisme salafiste maquillé en œuvre de charité, son irrésistible pouvoir de séduction chez les politiciens véreux de tous bords... (2)
Et voici qu'en moins d'une heure, la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le boeuf s'est dégonflée. La baudruche de gaz sans terre ni peuple est désormais menacée de disparition par la simple OPA inamicale des pays pétroliers voisins. La famille Al Thani, propriétaire de l'Eldorado gazier a fait fausse route. Elle aurait pu comme Dubaï ou Bahrein se contenter de prospérer au milieu de ses 200 mille sujets, mais elle a voulu s'acheter une politique étrangère et s'ingérer dans les affaires du Monde à la faveur de l'assoupissement des dirigeants arabes grabataires et de la complaisance tarifée des occidentaux. L'arrivée de Trump aux affaires a subitement fait monter les enchères de l'accès à la cour des grands. Le Qatar est aujourd'hui prié de passer à la caisse pour payer le prix de ses impudentes ambitions.

Le business plan de Donald
Ce coup de force diplomatique du Président des USA est conforme à sa réputation de faiseur d'argent. Imaginons : Maison Blanche, bureau oval. Question de Donald Trump : « combien nous rapporte le Qatar ? » « pas assez  » répond l'US Secrétaire d'État ex-PDG de Mobil-Exon. « OK, les gentils Saoud sont de gentils clients à 400 milliards. Ils veulent le Qatar. Qu'on leur donne ! » Exit l'Émirat microbien.
C'est simpliste mais hélas plausible. À Washington le hard business a prit le pas sur la diplomatie conventionnelle. La cohérence de la vison de Trump au Moyen-Orient est celle d'un prédateur d'affaires face à une montagne de fric. Cette stratégie fait le bonheur des néoconservateurs frustrés par les années « peace & love » d'Obama.
Réagissant au discours du Président à Riyad le 21 mai dernier, l'administration applique désormais la nouvelle feuille de route du marketing stratégique (3) Les communicants ont mis au point un plan média sur fond de provocation diplomatique, menace iranienne et lutte contre le terrorisme. En plein mois sacré de ramadan Trump a déclenché la guerre des gangs chez les wahhabites. Cette tactique rappelle celle d'Eliott Ness à Chicago et aucun honnête américain ne viendra se plaindre d'une Saint-Valentin chez les terroristes.

Guerre sans sang
C'est le paradoxe (peut-être provisoire) de ce coup de main au cœur d'une des régions les plus militarisées du monde. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, le Qatar s'est retrouvé pacifiquement encagé dans sa péninsule de sable. Blocus terrestre total, accès maritime et couloir aérien restreints. Pour un pays qui ne produit strictement rien à part du gaz liquéfié, c'est la mort lente assurée. Faute d'approvisionnement, les gigantesques chantiers sont stoppés et la population composée pour ses neuf dixième de deux millions d'immigrés masculins se retrouve désoeuvrée. Au quinzième jour de l'embargo, l'inquiétude gagne. Nul ne sait si le double salaire de ce mois de ramadan sera payé. À Doha, les autorités tentent de rassurer les consommateurs. Les quatre gigantesques Carrefour affichent les arrivages de denrées de Turquie, d'Iran et même des pommes de terre d'Algérie ! Voici le pays le plus riche du monde condamné à la frugalité. Certes l'Émirat d'opérette n'est pas Cuba ni le Yémen, la paix du monde n'est pas (encore) menacée, mais il est toujours dangereux de laisser les enfants inconscients jouer avec les allumettes à coté d'une bonbonne de gaz. Or, tout comme Donald Trump, Mohamed Ben Salman d'Arabie est immature et impulsif. Au terme d'une habile révolution de Palais, l'ex-numéro trois du royaume, fringant trentenaire, a capté l'héritage de son vieux père sénile. Il est depuis le 21 juin assuré d'être roi. Ce n'est pas un tendre. En mars 2015, avec la bénédiction de Washington, il avait provoqué une impitoyable campagne de bombardements du Yémen au prétexte de lutte contre le terrorisme. (4) Le Qatar va t-il suivre le même chemin ? Tout est possible !

L'addition du siècle
Pour l'instant les dommages sont surtout financiers. Qui va payer les fabuleux manques à gagner, les retards ou l'annulation de la coupe du Monde de foot de 2022 ? Cas de force majeure disent les assureurs et tout le monde pleure. Les optimistes s'accordent à penser que la crise se terminera par une transaction dont le prix sera à la hauteur des conditions inacceptables posées par l'Arabie et les EAU : arrêt des émissions d'Al Jazeera, expulsion des Frères Musulmans étrangers et des membres du Hamas réfugiés.
Pour signifier son allégeance et manifester sa bonne volonté, l'Émir a subitement sorti de sous son coude, un ordre de virement de 12 milliards de dollars pour l'achat au prix fort de 36 chasseurs- bombardiers F-15. Les Américains ont apprécié le geste, l'estimant très insuffisant.

Le Qatar impuissant
Washington et Riyad vont continuer à tirer sur l'élastique car Doha n'a rien à brandir en échange. Pas même la menace de couper le gaz qui est principalement exporté vers l'Asie, ce qui ferait l'affaire des Américains. L'armée d'opérette constituée de quelques milliers de mercenaires du tiers monde encadrés par une poignée d'officiers qatariens serait impuissante face aux onze mille hommes des forces US, UK et Australiennes qui stationnent dans la gigantesque base d'Al Udeid à trente kilomètres du Palais de l'Émir. Enfin, il est hautement improbable que Moscou ou même la Turquie - qui a fait semblant d'envoyer des troupes -, volent au secours de l'interchangeable famille régnante de l'Émirat au risque de se fâcher avec l'Arabie Saoudite où les enjeux économiques sont autrement plus sérieux. Pressés de choisir entre deux royaumes salafistes obscurantistes infréquentables, la plupart des États musulmans n'ont d'ailleurs pas hésité longtemps avant de se ranger au coté du plus riche. D'autres, comme le Pakistan affichent une neutralité propice à faire monter les enchères.

La diplomatie française prise en tenaille
Depuis Paris, l'affaire n'est pas si simple. En apparence, les échanges entre la France et le Qatar sont modestes. Doha n'est que le 47 ème client de Paris.
Les investissement croisés ou jumelés sont en revanche plus significatifs car l'Émirat est omniprésent dans des secteurs sensibles. Il est même associé à l'État français dans un fond commun de placement avec la Caisse des Dépôts et Consignations. Au surplus, ses ressortissants bénéficient de privilèges fiscaux indécents.
Mais c'est surtout dans le domaine de l'armement et de la sécurité que la France risque de laisser des plumes car non seulement elle est le principal fournisseur de l'Émirat mais elle a noué des relations étroites de toutes natures : échanges académiques, formation des élites et encadrement techniques des forces armées, de la police et des services de renseignement. Le respect des nombreux accords de défense et partenariats stratégiques est devenu dramatiquement problématique.
Comme Paris ne peut pas rester l'arme au pied, Macron et Le Drian gagnent du temps, ils gigotent diplomatiquement mais la posture sera vite intenable si Riyad durcit le ton : « êtes-vous avec nous ou contre nous ? »
Enfin, l'onde de choc va non seulement modifier les rapports de force au Proche-Orient mais aussi en Afrique du Nord où les réseaux officiels et officieux de l'Émirat faisaient la pluie et le beau temps. Le décrochage qatari en Libye et en Tunisie va bouleverser le paysage politique. On se souvient qu'au cours d'un voyage dans chacun de ces pays au lendemain de la chute de Khadafi et de Ben Ali, l'Émir du Qatar (père de l'actuel) avait fanfaronné « ici, je n'ai pas besoin d'être invité, je suis chez moi ! » Mais aujourd'hui, le Qatar n'est plus et le message de Trump/Salman est clair : il doit dégager de partout. De France pareillement ?
Héritier de deux quinquennats sans gloire, Emanuel Macron aura t-il l'humble sagesse de se tenir à l'écart des guerres salafistes ?



mardi 30 mai 2017

Trump d'Arabie

La tournée orientale de Donald Trump va modifier la face du monde arabe. Sauf improbable impeachment, la nouvelle doctrine américaine aura des conséquences d'une ampleur majeure car le discours de Riyad devant un parterre de chefs d’État et de gouvernement musulmans sera la feuille de route de l'administration US pour les prochaines années. Il convient donc de s'y attarder en se souvenant que celui d'Obama au Caire en juin 2009 avait été un encouragement clair aux soulèvements des « printemps » qui suivirent.

Oh my God ! Business as usual...
Un Donald ça ose tout, c'est même à ça qu'on le reconnaît. Pour sa première sortie internationale, il a fait fort : Arabie, Israël, le Vatican. Évidement, on est tenté d'ironiser sur la tournée spirituelle du barnum en levant les yeux au ciel. Le sentiment religieux était magistralement incarné par Trump le père  flanqué de ses deux émouvantes apôtresses  en cheveux en Arabie, en pleurs à Jérusalem, en noir au Vatican,
Trump a réduit l'équation complexe de l'Orient à quelques idées simples et simplistes à la façon des mercantis de Brooklyn : on provoque, on menace, puis on transige en feignant d'être magnanime.
Il y a encore quelques semaines les pourparlers entre Washington et Riyad piétinaient ? Alors la Maison Blanche a mis la pression en refoulant quelques musulmans de nationalités subitement interdites. Stupeur et consternation des Saoudiens ! Et si demain l'Arabie étaient mise au ban ? Et si l'Amérique dénonçait les massacres au Yémen, le financement de Daech et Al Qaïda, les atteintes aux droits fondamentaux de l'être humain ? Et si elle abandonnait son protectorat militaire et pétrolier ? Si elle privait le royaume de Mc Do, KFC et Coca Cola ? Après avoir rapidement réfléchi, les Saoudiens ont convenu qu'ils n'avaient pas le choix. Face à un maboul imprévisible, il fallait faire le dos rond.
Les négociations ont été menées par Monsieur gendre, juif pratiquant et sioniste fervent. En face, les plénipotentiaires du roi n'ont eu d'autres choix que d'avaler toutes les couleuvres en se remémorant l'un des slogans de la campagne présidentielle: « les Saoudiens paieront » quand le roi Salman s'était ouvertement et pécuniairement engagé en faveur d'Hilary Clinton.

The big deal
Sans barguigner les Saoudiens ont accepté de payer une addition salée de 380 milliards ! Ce montant est fabuleux. C'est pour l'Arabie, l'équivalent de quatre années de revenus pétroliers. Le roi n'a pas eu d'autre choix que d'accepter cette razzia. C'était ça ou la disparition de la dynastie des trancheurs de cous. Conciliante, l'Amérique pour temps, fera semblant d'oublier que 15 des 19 assassins de 3 000 New-Yorkais du World Trade Center étaient des sujets saoudiens ; pour un temps la Justice Against Sponsors of Terrorism Act (Jasta) regardera ailleurs.Ce répit est le prix du sang.
La transaction va créer des milliers et des milliers d'emplois en Amérique ; elle va aussi provoquer des années d'austérité budgétaire chez les Saoudiens qui seront contraints de brader la privatisation de l'Aramco, première entreprise mondiale valorisée à plus de 3 000 milliards de dollars. D'autre big deals en perspective...
La seule concession en trope l'oeil de Washington est l'Iran. Qu'à cela ne tienne, les États Unis ont promis de reprendre leur propagande iranophobe (tout en maintenant leurs liens discrets). La stigmatisation de l'Iran présente entre autres avantages de justifier la commande d'une première tranche de 110 milliards de dollars d'armement par l'Arabie (montant record jamais égalé dans le monde) et d'éviter une trêve entre sunnites et chiites qui affaiblirait Israël. Le pouvoir de Téhéran qui venait d'être reconduit très démocratiquement ne s'y est pas trompé ; assimilant la tactique de Trump en Arabie à celle d'un représentant de commerce il a modérément protesté critiquant la vache à lait saoudienne qui se laisse traire avant d'être égorgée.

Ya salam ! Salman, Melania & Yvenka ?
Le voyage à Riyad avait été mitonné aux petits oignons par de grands chefs de la communication planétaire. Arrivé flanqué de son épouse et de sa fille, toutes deux superbement enrobées et crinières déployées, Trump a été accueilli par le roi et sa cour au grand complet. L'image resplendissante de Melania et de Yvenka toisant le roi des obscurantistes a fait le tour du web immédiatement. Les Saoudiens qui sont les plus branchés de la planète se sont déchainés sur les réseaux sociaux. On raconte même que dans les casernes, des soldats lubriques ont affiché au mur le journal du jour avec la photo incroyablement libertine de ces deux femmes impudiques, exhibant fièrement leur visage, leurs chevilles et leurs mains totalement dénudés !
À la vue de ces images, les wahhabites ont compris que leur roi faisait allégeance au suzerain américain.
Après un banquet et quelques simagrées folkloriques avec son vassal, Trump a convoqué les 5 émirs des pétromonarchies du Golf pour leur faire la leçon. Puis il a adressé un message à la cinquantaine de chefs d’État et de gouvernement accourus la veille avec empressement. Dans les sommets diplomatiques de ce genre, il est d'usage que chacun prenne la parole à tour de rôle, mais à Riyad, fait sans précédent, le Président seul et unique orateur a harangué un parterre muet de représentants de pays soumis.
Venu délivrer son message universel aux musulmans sunnites, Trump s'est comporté en Pape de toutes les religions.

Le discours urbi et orbi
L'audition ou la lecture de la transcription de cette allocution de 58 minutes a plongé les diplomates de toutes les chancelleries dans une profonde perplexité. Comment analyser ce galimatias de phrases à la syntaxe approximative, pauvre en vocabulaire, riche en formules creuses. Comment trier l'important du superficiel ?
Les dirigeants musulmans assis dans la gigantesque et luxueuse salle de conférence ont écouté sagement, la mine perplexe ou consternée. Ils ont applaudi modérément. Aucun d'entre eux ne s'est levé pour crier « je vous aime ! » comme jadis un étudiant du Caire à Obama.
Après avoir débité une introduction d'autosatisfaction – à l'adresse du public américain - vantant les milliards de commandes engrangés, le President Trump s'est adressé aux musulmans sur un registre simpliste et redondant autour de deux mots : Dieu et terroristes.
Florilèges : « C'est un combat entre Dieu et le Diable, entre la paix et le terrorisme... L'Amérique ne peut pas choisir à votre place.... Chassez les terroristes, chassez les hors de votre terre sacrée...Chaque pays de cette région a l'absolu devoir de s'assurer qu'il n'y a aucun sanctuaire pour les terroristes sur son sol... Si vous choisissez le chemin de la terreur, votre vie sera vide, votre vie sera courte et vous perdrez votre âme »
La menace était enveloppée dans un flot de compliments adressés aux uns et aux autres pour leurs efforts dans la lutte contre le terrorisme. Comble de la duplicité au pays des hypocrites, il a félicité l'Arabie « qui a pris des mesures fortes contre les Houthis au Yémen » (28 mois de bombardements quotidiens, des dizaines de milliers de victimes civiles, une économie ravagée, un peuple affamé décimé par les épidémies ...)
Trump a aussi annoncé la création en Arabie d'un Centre Mondial de la lutte contre l'idéologie extrémiste. C'est l'union des assassins pour la protection de leurs victimes. Il fallait oser !

La diplomatie money cash
Trump est inculte, vulgaire et grossier mais c'est une businessman de métier qui vient de réussir la plus belle transaction commerciale de tous les temps. La diplomatie d'affaires a pris le pas sur la diplomatie d'influence salafiste. C'est une option décalée appelée à remporter d'autres succès au Moyen-Orient si les formes sont respectées et que les perdants ne sont pas humiliés.
Après avoir encaissé le chèque des Saoud, Trump a inauguré la liaison aérienne Riyad-Tel Aviv où il s'est posé avant d'aller se lamenter en famille devant le mur de Jérusalem. Oh my God ! Sa cote de popularité a bondi aux Etats-Unis alors que les dents de tous les intégristes musulmans grinçaient.
Il a rencontré abondamment les Israéliens et pour faire bonne mesure, il est aussi allé voir les Palestiniens à Bethléem ville emmurée. Aux colonisés dans leur propre pays, il a sentencieusement déclaré «  faire la paix ne sera pas facile... mais avec de la détermination et de la conviction les Israéliens et les Palestiniens peuvent conclure un accord » Publiquement il n'a pas eu un mot pour les milliers de prisonniers palestiniens en grève de la faim depuis le 17 avril pour obtenir des conditions de détention décentes. Mais selon Le Monde, journal très informé, son influence aurait été déterminante pour faire fléchir les Israéliens contraints d'entamer des négociations avec Marouane Barghouti quelques heures après le départ du Président Américain.

Piquer les sous aux Saoudiens, défendre les prisonniers palestiniens, décidément, le bilan de la tournée Trump n'est pas si détestable !