jeudi 19 mars 2026

Partie de golf, jeu d'échecs et de go à Ormuz


Les prix à la pompe flambent, la pénurie et le rationnement risque de compromettre les vacances de l’été prochain. Les perspectives d’inflation, de récession, de chômage et de désordre n’alertent pas encore les responsables politiques européens. En troupeau, ils se laissent conduire au chaos par un Trump sénile, sous l’influence des orthodoxes israéliens et des évangélistes américains qui l’ont persuadé de sa mission biblique. Cette pensée religieuse inspirée du fond des âges est en train d’anéantir notre héritage culturel le plus précieux gravé sur une pierre en basalte il y a 3 800 ans à Babylone, celui de la justice.

Démocratie en dérive et effondrement du droit 

Insidieusement, la grande démocratie d’Amérique vire au fascisme. L’histoire bégaye.

« L’œuvre est en bonne voie, ils ne s’arrêteront plus, ils nazifieront, ils promulgueront des lois racistes, ils auront leur Guépéou, leur Gestapo, leurs sections d’assaut… ils élimineront méthodiquement tous les adversaires d’hier et les récalcitrants d’aujourd’hui… nous verrons tout cela, nous le verrons sans doute de notre camp de concentration… » écrivait Léon Blum en juillet 1940 (L’oeuvre Albin Michel Éditions)

On guette un sursaut salvateur, mais la peur de la guerre civile paralyse les démocrates américains qui s’illusionnent encore de l’espoir d’un revirement aux prochaines élections dont chacun sait pertinemment que le parti MAGA contestera  les résultats et prendra à nouveau d’assaut le Capitole. 

À l’extérieur des États-Unis, la bande de tatoués à casquette est en train de démolir méthodiquement les institutions qui protègent la paix.. L’ONU est en état de « mort cérébrale ». Pour l’exemple, les juges de la Cour internationale de justice sont persécutés, interdits de voyager et de banque, ils sont bannis… pour avoir osé inculper Netanyahou ! Des chefs d’État étrangers sont kidnappés ou éliminés. Tous ces crimes se banalisent désormais dans l’indifférence. 

Les amis, les alliés traditionnels des États-Unis ne lèvent pas un sourcil. Désunis, ils sont allés faire allégeance au Maître, qui depuis, les traite en employés. Ils sont notés. Macron, 8/10, peut mieux faire. Le respect mutuel, l’indépendance et la souveraineté des nations, la coexistence pacifique sont devenues des notions ringardes.

Les guerres de Gaza, d’Iran et du Liban ne sont que la projection de puissance de deux décérébrés qui entendent asservir le monde. Les BRICS et le « Grand Sud » font le dos rond, ils laissent s’accomplir cette œuvre de décomposition des valeurs premières de l’Occident. Le temps joue en leur faveur. Aucune élection ne guette la survie de leur gouvernance. La Chine, malgré quelques désagréments et la Russie engrangerons les dividendes de cette guerre du pétrole qui affaiblira l’Amérique et l’Europe.

Le parcours de golf du Golfe

Sur le terrain de la grande compétition pour la domination du monde, les joueurs s’affrontent. Trump est un golfeur, Poutine un joueur d’échecs, Xi un joueur de go. La stratégie pour gagner un parcours de 18 trous est simple : il suffit de mettre une balle dans les alvéoles en un minimum de coups. C’est un exercice solitaire, sans autre vis-à-vis que la vanité de son score par rapport aux autres compétiteurs ailleurs. Les Chinois, les Russes, les Iraniens, les Arabes, les Turcs… ne savent pas arpenter les greens en poussant une balle, mais ils sont entraînés à affronter l’adversaire face à face dans l’exercice d’un jeu de stratégie combinatoire abstrait.

Les échecs russes, le tric-trac libanais ou turc, le jeu de go chinois consistent à vaincre l’adversaire en utilisant son cerveau pas le « swing » de son coup de rein.

Le mépris de l’adversaire

Pour Trump, les Iraniens sont des barbus en robes longues  chaussés de babouches, parfaitement incapables de réussir un « putt ». On comprend le gouffre qui séparait le président à casquette de l’homme fort de l’Iran Ali Larijani: mathématicien et philosophe spécialiste de Kant (1724-1804). À la Maison-Blanche personne n'a jamais feuilleté « Critique de la raison pure »! Il devenait donc urgent d’éliminer Larijani qui a commis l’erreur de parader au milieu de la foule dans les rues de Téhéran. Aussitôt repéré par les drones d’altitude et les satellites, il a été « fixé sur la toile d’araignée » sans aucune possibilité d’échapper. Ses déplacements ont alors été tracé au mètre près. Quelques jours plus tard, un Israélien a commandé le feu du missile qui l’a tué. Ce protocole d’exécution à distance est imparable. Il a fait dizaines de milliers de victimes à Gaza et au Liban. 

Le nom du philosophe imprudent s’ajoute à la longue liste des martyrs à venger. Désormais à Beyrouth et Téhéran, les cartésiens avisés ne sortent plus sans porter un masque de Mickey pour dérouter les logiciels de reconnaissance faciale.

Stratégie du meurtre ciblé et de la table rase

Après l’élimination de tous les chefs ennemis, l’objectif israélo-américain est d’aplanir l’Iran au bulldozer comme si c’était un golf ! Militairement traduit, cela revient à bombarder massivement. C’est la tactique Gaza. Mais ici comme hier en Afghanistan, l’ennemi se prépare depuis 47 ans ! Il est tapi à 60 mètres sous terre, sort par des trous de souris, riposte avec des moyens proportionnés qui font quelques dégâts sans causer de victimes mais dans des endroits où cela fait très peur. Les Israéliens courent aux abris, les étrangers fuient les Émirats et surtout tous les méga tankers sont à l’ancre. Nul n’ose franchir le détroit d’Ormuz sans la permission expresse des gardiens de la Révolution. Seuls les navires chinois ont un laisser-passer. Trump menace-t-il de bombarder le terminal pétrolier iranien, qu’aussitôt Téhéran prévient qu’en retour il ciblera Qatargaz et Aramco. Mille millions de mille sabords !

Le joueur de golfe est en mauvaise posture. Son scénario d’un corps expéditionnaire US débarquant sur la rive persique du détroit d’Ormuz est d’autant plus risqué qu’il a été anticipé par les mollahs. Une autre éventualité irresponsable – mais Trump ose tout, c’est à ça qu’on le reconnaît – serait de larguer une bombe nucléaire miniature pour vitrifier quelques montagnes et terroriser le monde entier. C’est son ultime joker qui fera basculer la planète dans l’inimaginable.

Alliés fragiles

Les pays riverains du Golfe sont les otages du champ de bataille, mais contrairement aux prévisions des Américains, aucun d’entre eux n’a accepté d’aller combattre des iraniens (fussent-ils chiites) pendant le mois de Ramadan aux côtés des Israéliens. Et puis mobiliser leur formidable armement contre l’Iran n’est pas sans risque, car seuls les officiers supérieurs sont des nationaux ; la troupe saoudienne et émirati est composée de « légions étrangères » musulmanes recrutées en Asie principalement au Pakistan. Leur fidélité est jugée incertaine dans un contexte d’affrontement fratricide.

Les monarchies du Golfe constatent aussi que cette guerre n'est pas la leur; que le ruineux parapluie militaire américain ne sert à rien et que ni Tel-Aviv ni Washington ne les dédommageront des dommages qu’ils ont subis.

Israel fait feu de tous bois, les attaques intempestives du Hezbollah lui ont donné prétexte d’envahir le sud du Liban et de bombarder Beyrouth. 1 000 victimes, un million de déplacés. Tyr, la cité de Didon, patrimoine de l’humanité est en danger. Au large de Chypre, non loin du pays du Cèdre enflammé, le président Macron sur le pont du porte-avions Charles-de-Gaulle propose timidement sa médiation. Cependant que Gaza et la Cisjordanie, oubliées de tous, agonisent lentement. La folle prophétie du « grand Israel » est en oeuvre.

La guerre du Ramadan

Évidemment, la rage gronde dans l’esprit de tous les musulmans,  ils jubilent discrètement des audaces suicidaires des Iraniens. Ils admirent l’entêtement sans limite des chiites. La mort face à l’ennemi en ce mois de Ramadan est une douce récompense qui assure un au-delà merveilleux. Le conflit du Ramadan laissera des cicatrices. La collaboration israélo-arabe est devenue impensable. Les royaumes arabes risqueront leur trône à ressusciter les accords d'Abraham. Nul ne sait encore quelle sera la géopolitique arabe au sortir du cataclysme dont le pire est peut-être à venir avec l’implication probable d’un acteur majeur: le Yémen.


Le Yémen épicentre du monde

En arabe, Yémen signifie « droite ». Pour autant, il est au centre de l’histoire contemporaine. Les soulèvements de la République socialiste du Yémen inféodée à Moscou en 1985 ont été les prémices de la chute de l’Empire soviétique. L’attaque contre l’USS Cole à Aden en 2000 préfigurait l’attentat des tours jumelles à New York en 2001. Pour les géopolitologues qui prétendent lire l’avenir dans le marc du café de Moka, les nuages du Yémen annoncent la tempête. Or, pour l’instant, le ciel est étrangement resté dégagé.

La devise des Houthis est: « Mort à l’Amérique, mort à Israël, maudits soient les Juifs, victoire à l’islam ». Tous les experts les présentent comme les fidèles auxiliaires de l’Iran. Mais jusqu’à présent, ils se sont contentés de dénoncer, de tempêter, de menacer. Ils ont lâché des mots mais retenu leurs missiles. Pourquoi les plus intransigeants et les plus combattifs ennemis d’Israël et des États-Unis n’ont-ils pas levé le canon de leur kalachnikov pour voler au secours de l’Iran ? 

C’est une énigme.

Il sont pourtant les maîtres des horloges car la géographie offre au pétrole arabe seulement deux issues : le Golfe, dont l’unique sortie est Ormuz contrôlé par l’Iran et la mer Rouge, qui est un couloir maritime entre Suez et le détroit de Bab el-Mandeb contrôlé par le Yémen. 

Retenue stratégique ou religieuse ?

Pour l’instant, les Houthis laissent passer les pétroliers qui chargent à Yanbu, sur la côte de l’Arabie saoudite, et vont approvisionner l’Asie. Ils pourraient ouvrir le feu de leurs missiles et drones mais ce serait tirer une balle dans le pied des « amis » Chinois ; alors ils se contentent de menacer les navires occidentaux, que les tarifs d’assurance de Lloyd’s dissuadent de se faufiler. 

D’aucuns prétendent que les Houthis, dont le gouvernement a été l’an dernier décapité par un bombardement ciblé des Israéliens, n’ont plus le cœur à la bataille. C’est peu probable.

D’autres pensent que des négociations secrètes aux contreparties sonnantes et trébuchantes avec les Américains et les Saoudiens ont calmé leurs ardeurs. C’est possible.

Une dernière explication, moins compréhensible en Occident mais logique chez les guerriers fanatisés, est que l’on ne fait pas la guerre pendant le saint mois de Ramadan, sauf pour se défendre et riposter à une attaque.

Les capacités de frappe depuis le Yémen sur Israël et sur les infrastructures vitales de l’Arabie voisine ont jadis prouvé qu’elles étaient redoutables. Si les Houthis, à la demande des Iraniens, menacent le 21 mars, jour  d’après Ramadan, d’embraser le pétrole et le gaz de toute la péninsule arabes, il est possible que des négociations seront aussitôt entamées. Pour prix de la paix, les tankers devront-ils au passage des détroits d’Ormuz et de Mandeb s’acquitter d’un droit de péage discrétionnaire selon la destination de la cargaison ?

La Chine, qui dispose dans le Golfe et la mer Rouge d’une trentaine d’implantations commerciales portuaires, est un acteur de l’ombre non négligeable, car elle importe 40 % de ses besoins en gaz et pétrole de cette région. L’ajournement de la visite que devait faire Trump à Pékin à la fin du mois de mars s’inscrit peut-être dans la perspective d’une trêve. 

Dans la vision extrapolée des règles du jeu de go, la Chine est le pion blanc, mais il faut espérer que sur la table du jeu d’échecs, les Houthis du Yémen ne sortent pas leur fou. 

Qui peut prédire comment se terminera la partie du golfe Persique de Trump ?

lundi 16 mars 2026

Notre-Dame de Paris et la Tour Hidalgo


La cathédrale de Paris n’est pas la plus belle de France, mais c’est Notre-Dame, la miraculée des flammes, reconstruite, restaurée par l’effort de milliers d’ouvriers d’art. Merci Macron. 

À Paris, Pompidou a laissé son nom à un musée laid, Giscard d’Estaing à un autre magnifique celui-là, Chirac à un troisième qui est superbe; Mitterrand a touché au Louvre, Sarkozy et Hollande n’étaient pas amateurs de beau, finalement on est reconnaissant au 25 ème Président de la République de ne pas avoir marqué au fer et à la pierre son passage dans la plus visitée des capitales du monde. 


Notre-Dame de Paris

Par millier chaque jour et par millions chaque année, les curieux se pressent dans un interminable serpentin de barrières de fer, sorte de labyrinthe à bestiaux qui permet de contenir la foule et la laisser filtrer au compte-goute à travers un portique détecteur d’objets contondants. Cette longue attente permet au visiteur de contempler en levant les yeux les deux gigantesques tours un peu mastoc, d’où émergent des gueules de gargouilles malfaisantes. À l’approche des trois porches  on observe sur les voussures du fronton principal quelques étonnantes figurines profanes et peut-être même coquines. 

Mais ça pousse derrière car devant ça n’avance qu’à petit pas. 

Lorsqu’on entre dans un édifice religieux: une église, un temple, une mosquée, le silence vous saisit. À Notre-Dame, c’est l’inverse. Le brouhaha est insupportable, voir inquiétant. De cette ruche qui bourdonne on a tout de suite envie de se soustraire de crainte d’être piqué. De temps en temps une voix monocorde sort des hauts-parleurs et résonne: « silence, silence, please ! » En vain. 

Le service d’ordre peine à canaliser les badauds. Des cordons ont été tendus autour de l’espace central réservé « à la prière » mais les gardiennes du diocèse sont bienveillantes, elle accordent au regard du suppliant le privilège d’aller s’asseoir sur une chaise pour contempler la rosace du Midi qu’un rayon de soleil fait resplendir. Las, très vite le bruissement de la foule invite à chercher la porte de secours. Vite, de l’air ! 

Dans le dédale des petites rues désertes au nord de la cathédrale, il y a un bistro calme où viennent se désaltérer les agents de ville du quartier et quelques rares réfugiés du charivari de Notre-Dame.

À deux pas, sur la rive gauche sommeille l’église Saint Severin, havre de quiétude dont la majesté reste ignorée des touristes. Un miracle !


Depuis la Tour Eiffel

Nul touriste ne saurait se passer d’aller rôder autour de la Tour Eiffel, et pour les plus argentés de s’y hisser au sommet. 

La foule est tout aussi nombreuse qu’à Notre-Dame, mais les ascenseurs et le personnel débitent les visiteurs par tranches de cent à la vitesse d’une chaine de montage. Du haut de cet échafaudage sublime de dentelle d’acier, Paris est aux pieds. La Seine serpente entre les flaques de verdure des îles. Magnifique alignement des jardins des Tuileries, au loin la colline de Saint-Cloud,  à l’opposé, la prétentieuse montagne Sainte Geneviève (qui n’est en fait qu’une modeste colline), couronnée d’un dôme imposant sous lequel repose quelques « grands hommes »; plus proche il y a celui des Invalides où dans le tombeau en marbre vert repose l’empereur des français adulé des vaincus. Là-bas, derrière les grands magasins de la rive droite se profile le Sacré-Coeur, hideuse basilique coiffant le beau village de Montmartre. Le regard s’attarde aussi sur la majestueuse coulée des Champs Élysée vers la Concorde, la rue de Rivoli, la Bastille, le faubourg Saint Antoine et au loin la Nation. Ici, c'est l’Étoile dont l’alignement conduit au fouillis des tours du quartier de la Défense, constructions audacieuses signées d’architectes talentueux. C’est New York dans un coin reculé de Paris qui ne gâche pas Paris, même pris en photo depuis l’Arche de Triomphe. 


Tour Triangle-Hidalgo

Avant de redescendre de la Tour Eiffel le dernier regard appel instinctivement les poings à se frotter les yeux. Un énorme étron marron a surgi à l’Ouest de Paris. Il est si grand qu’il parait à portée de main. Il est si laid qu’il noircit le soleil couchant. Paris pris de honte tourne le dos à cet édifice incongru dont l’architecture rappelle ceux de la capitale du dictateur de la Corée du Nord. C’est la Tour Triangle. D’aucun la surnomme la Tour Hidalgo du nom de la maire sortante de Paris. 

Il parait que l’on doit cette crotte architecturale à l’obstination d’un puissant groupe immobilier Unibail-Rodamco-Westfield qui avec l’architecte suisse Herzog & de Meuron et l’entreprise générale égypto-belge Besix avait sans doute de bonnes raisons symboliques d’imposer à la vue des parisiens cette pyramide de 180m de haut.

Il parait aussi que nonobstant les oppositions farouches des élus municipaux, Anne Hidalgo a fini par imposer le permis de déconstruire la beauté de Paris.

Dans cent ans on demandera: « mais qui était cette Anne Hidalgo du nom de cet immeuble immonde qui fait de l’ombre à Paris ? 

mardi 10 mars 2026

Dans l'ombre de la secte Epstein

La guerre d'Iran a momentanément éclipsé l'affaire Epstein que les médias gourmands de sensationnel ont focalisée sur la personnalité scabreuse de ce maquereau qui monnayait des jeunes filles à de riches pervers. Pourtant, ce n'était pas l'essentiel de son activité ; il était l’espion ou pour le moins, l'honorable correspondant d'une secte d'influenceurs bénéficiant de la protection de plusieurs services de renseignement.

Ses liens intimes avec de très hautes personnalités de tous les pays interrogent. Quelle était la nature de ses conversations avec les Altesses britanniques, norvégiennes, saoudiennes ? Avec les oligarques russes et kazakhs ? Avec les hommes politiques américains, israéliens, japonais, français… ? À qui rendait-il compte ? 

Les réponses à ces devinettes,  ne se dévoilent pas encore clairement à l'analyse des millions de témoignages posthumes laissés par ce séduisant sale type, mais on peut déjà en dessiner les ombres. 

Pour se protéger ou exercer des chantages, il a méticuleusement archivé toutes les correspondances numériques sonores et visuelles de ses activités. On n'y trouve pas seulement des vidéos de parties de jambes en l'air, mais aussi celles de repas d'affaires et de réunions amicales où l'on échange des confidences. Epstein espionnait tous ceux qui l'approchaient. Son avion, son île, ses résidences de New-York et de Paris étaient des studios d'enregistrement clandestins.

Parmi ses copains figuraient notamment des progressistes de la gauche caviar. Le plus proche était Noam Chomsky. Ce philosophe, qui a aujourd'hui 97 ans, est l’un des plus grands intellectuels américains contemporains. L'influence de sa pensée est immense ; il est haï de toutes les droites  extrêmes du monde, surtout de celle d'Israël qui le qualifie de « traître et ennemi de son peuple ».

Chomsky partageait avec Epstein « en tout bien tout honneur », une connivence étonnante qu'atteste la familiarité de leurs nombreuses conversations enregistrées, qui n'ont pas encore été entièrement révélées. Tout comme celles avec le génial physicien britannique Stephen Hawking, ou avec son collègue canadien Lawrence Krauss, ou encore avec le biologiste autrichien Martin Nowak.

Ces sommités du savoir ont en commun leur rationalisme scientifique. Ils sont sceptiques, agnostiques, antithéistes. En France, on dirait libres-penseurs, laïcs. Mais aux États-Unis et en Israël (et dans les trois quarts des pays du monde), où la religion se confond avec la politique, l'incroyant est nécessairement un « révolutionnaire ». Devant cette myriade de célébrités, il est commode d'imputer à leurs affinités l'apparence d’une complicité de vice; de sexe and money. Mais lorsqu'on écarte la boue, on détecte dans les échanges privés entre ces pontes de l’université ou de la politique avec le pédo-criminel, la gestation de projets insoupçonnés.

Ainsi en est-il à propos de l’avenir d’Israel.

L'écoute d'extraits de l'enregistrement de plus de trois heures d'un dîner à New-York en 2013 avec l'ancien secrétaire au Trésor de Bill Clinton, Lawrence Summers, et Ehud Barak est stupéfiante. 

L'Israélien, qui a aujourd'hui 84 ans, est une légende des services de renseignement de l'État hébreu. Engagé volontaire à 17 ans, il a gravi tous les échelons jusqu'à celui de chef d'état-major des armées ; puis il a entamé une carrière politique en devenant plusieurs fois ministre (Affaires étrangères, Défense). C'est l'homme de tous les services secrets.

À l'époque de ce dîner chez Epstein, il est encore Premier ministre d'Israël, mais, se sachant sur le départ, il sollicite quelques conseils pour sa reconversion comme homme d'affaires. Où est-il le plus rentable d'aller exercer ses talents : Azerbaïdjan, Kazakhstan, Libye, Mongolie ?

Puis la conversation roule sur l'avenir de l'État hébreu et de son rééquilibrage démographique. « L'arrivée d'un million de Juifs russes a radicalement changé Israël », constate Barak, qui confesse avoir dit à Poutine : « Ce qu'il nous faut, c'est juste un million (de Juifs russes) de plus ! » Il explique à Summers et Epstein qu'il conviendrait de contrôler la qualité de l'immigration en Israël et « d’ouvrir la voie de la conversion massive au judaïsme en assouplissant les conditions qu'imposent actuellement les Juifs orthodoxes »

Pour Barak, le rêve du Grand Israël n'est pas seulement la colonisation des terres du voisin mais l'immigration massive de populations chrétiennes judaïsées. Entre les évangélistes américains et leurs frères juifs dans la foi, il n’y a qu’un pas à franchir. Certes, Barak ne va pas comme certains progressistes israéliens jusqu’à suggérer de valider le test ADN comme preuve suffisante de la filiation juive d’un chrétien et par conséquent de son droit à la citoyenneté israélienne !… mais l’idée fera son chemin. 

L'intérêt d'Epstein pour la théologie prospective loufoque se confirmera quelques années plus tard. En 2017, avec la complicité d'un homme d'affaires saoudien, il importe clandestinement, en les faisant passer pour de l'artisanat sans valeur, des fragments du drap noir brodé (kiswa) qui recouvre la pierre sacrée à La Mecque. Cette fantaisie insensée rappelle celle du saoudien MBS , autre copain de Epstein, qui acheta 450 millions de dollars (pour l’offrir à Trump ?) le présumé « Salvator Mundi » de Léonard de Vinci.

Quelle jubilation pouvait attendre un Juif incroyant et dépravé de la contemplation d'une relique touchée par 10 millions de musulmans exhibée dans le lupanar de son île privée des Caraïbes ?

Rappeler que ce milieu infâme a rassemblé nombre des élites qui influencent encore la politique du monde. Ça fait froid dans le dos.

Marc Endeweld, journaliste d'investigation, décrypte minutieusement les millions de documents des Epstein Files. Il faut absolument lire ses articles dans Big Picture: https://marcendeweld.substack.com/


mercredi 18 février 2026

Boualem Sansal de l'Académie française

Lorsqu'un homme de lettres algérien est élu à l'Académie française,  l'écrivaillon blogueur franco-tunisien par voisinage de paysage, par fraternité de culture ou inconvenante vanité s'oblige à commenter. D'autant qu'à Alger, Tunis, Rabat  c'est le silence. L'Afrique du Nord est indifférente à la proclamation de l'immortalité francophone d'un des siens. Ah si l'impétrant au lieu d'écrire de savantes et courageuses vérités avait poussé le ballon, gagné l'Euro-million ou marié la Kardashian ! Déjà, en 2005, l'élection de la grande écrivaine Assia Djebar avait été reçue avec la même indifférence. Sansal après Djebar et Senghor sera le troisième africain de l'histoire à rejoindre l'Académie. Ce n'est pas une petite gloire que de franchir ce plafond de verre haut comme le ciel  ! Ne boudons pas notre admiration.


Aux grands Hommes sachant écrire, la France reconnaissante

L’Académie a pour mission « de donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences ».

Être élu à siéger Quai de Conti, c'est la dignité suprême, c'est le Panthéon de son vivant. 

L’Académie française est une assemblée de notables lettrés en fin de vie, qui se régénère depuis 1635 par la volonté du cardinal de Richelieu selon  un rituel immuable; le fauteuil vide de celui qui disparait est comblé par celui ou celle qu'élisent les survivants.

On dénombre 746 immortels dont moins d'une quarantaine bougent encore... provisoirement. Ils perpétuent la tradition de leurs prédécesseurs. Qu'un des quarante fauteuils vienne à être endeuillé, il est remplacé par un jeune de moins de 75 ans ! Boualem, qui a passé l'âge, par dérogation, succèdera à Jean Denys Bredin lequel avait pris la place de Marguerite Duras, première femme a être admise à l'Académie. Le plus illustre attributaire du fauteuil numéro 3 fut Georges Clemenceau, élu malgré lui à son corps défendant en 1918. Il refusa obstinément d'y poser son postérieur.


Élus pour l’éternité

Les candidats se bousculent au portillon tant est grande la vanité d'endosser l'habit brocardé, car au soir de l'existence il est la certitude réconfortante de funérailles en grande pompe avec l'hommage de la Nation. L'Académie française défie les lois de l'entropie, elle traverse les guerres et les révolutions, elle est éternelle, elle est caméléon  ; elle a accueilli au cours de ces derniers siècles toute la diversité politique des élites du moment. Elle fut monarchiste, bonapartiste, républicaine, pétainiste, gaulliste, giscardienne... Elle est encore un peu de tout cela mais aujourd'hui elle est au surplus passablement arc-en-ciel et modérément plurielle  ; on y trouve des natifs de tous les continents. Il y a même deux arabes  :  le libanais Amin Maalouf et depuis quelques jours l'algérien Boualem Sansal.



Roman d’auteur 

Je n'étais pas invité aux présentations, mais au hasard de mon oisiveté je  baguenaudais au quartier Latin. Je me suis reposé sur le rebord du Quai de Conti entre deux coffres à bouquinistes, cependant qu'en face devant le dôme de l’Académie, se déroulait un événement que je ne pouvais qu'entrevoir mais que j'ai imaginé. Alors comme à mon habitude, sur mon carnet, j'ai élucubré.


Un petit groupe d'académiciens se pressaient sur le perron autour de celui qu'ils avaient élus quelques jours plus tôt à l'unanimité. Accueillant Boualem Sansal, Amin Maalouf a ouvert  les bras et murmuré à l'oreille  marhaba  !  Puis à l'issue d'une conviviale et joyeuse cérémonie autour d'un délicieux buffet de petits fours, le Secrétaire perpétuel prenant la main de Boualem, le conduisit doucement vers le petit salon au coin de son vaste bureau, là où les tableaux, les rideaux et les tapis précieux étouffent les confidences.


À huit clos

Assis dans des fauteuils aux accoudoirs trop hauts qui leur faisaient hausser les coudes, devant une table où un simple bouquet d'épis de blé noué d'un ruban tricolore avait été posé et aussi une élégante bonbonnière remplie de chocolats et de pâtes de fruits, les deux hommes en recueillement s'attardaient dans une mutuelle contemplation. Pour rompre le silence, Boualem en essuyant du revers de la main une larme qui perlait sur sa joue dit d'une voix enrouée «  Pardon Maître d'afficher sans pudeur mon émotion. Elle vous dit ma joie d'être ici avec vous… » 

Pour l'interrompre, Amin leva doucement la main 

«  Il est de tradition entre académiciens de se donner du Maître, mais ici entre nous je ne suis pas le maître, mais l'élève  ; et puis ce vouvoiement qui est de rigueur ne s'impose pas à notre intimité, il est étranger à notre langue maternelle d'origine – silence- qui est... le phénicien. Ne sommes nous pas tous deux héritiers de la Reine Didon  ?  » 

Avec un sourire malicieux et pour mettre à l'aise son invité, le Secrétaire perpétuel qui n'avait toujours pas baissé la paume de sa main récita en arabe d'une voix douce une strophe d'Irada el Hayat (La volonté de vivre) du poète tunisien Abu Kacem Chebbi auquel répondit Boualem par quelques vers du Brésilien Chafik Maalouf  : Toujours l’œil aux aguets, dans un battement d’ailes, ils quittèrent leur nid en chantant, ces oiseaux, dans l’espoir de revivre le bonheur d’autrefois...Le sourire éclaira la face des deux académiciens complices comme deux collégiens. Il savourèrent à nouveau un long moment de silence.


Puis, levant la tête, les yeux mi-clos comme pour chercher ses mots,, Boualem du bout de ses lèvres tremblantes fredonna quelques vers de Riyad Al Sumbati auxquels le perpétuel répondit en écho par un refrain de Bayram al Tounsi. Enfin, les deux académiciens entonnèrent à capéla  «  Y'a de la joie  ». Ainsi, par cet hommage en ce lieu à Um Kalthoum et Charles Trenet, la fusion des deux langues s'épanouie en chantant. 


L’étiquette et le protocole

Reprenant leurs esprits après cet intermède incongru, la conversation roula sur les préparatifs de la réception officielle de Boualem Sansal qui aura lieu l'été prochain, si le destin le veut bien.


Le fauteuil numéro 3 était occupé par le double maître en littérature et en plaidoierie Jean Denys Bredin. Selon les usages, le nouveau doit faire l'éloge du disparu. «  Je ne suis pas juriste, mais je possède l'expérience d'un repris de justice  ! » ironisa Boualem que les 360 jours de cachot à Alger ont aguerri. 

Il devra aussi préparer un discours de réception, sorte de confession littéraire et philosophique que les militants de l'Histoire falsifiée ne manqueront pas de scruter à la loupe pour y trouver prétexte à pugilat. L'écrivain qui a toujours été libre de ses mots n'a pas l'intention de les retenir en ces circonstances. 

Il devra aussi se choisir un costume. La tenue pour les cérémonies solennelles est codifiée. Bottines et pantalon noirs, chemise et nœud papillon blanc que recouvre une veste en queue de pie sombre ornée de feuilles d'olivier en soie verte enchâssées de broderies au fil d'or. C'est un costume à cinquante mille euros qui sera financé par d’amicales souscriptions. Pour les sorties, une simple capeline en laine qui pour la circonstance, pourra être remplacée par le burnous dans lequel Boualem s'enveloppait pendant les froides nuits de sa captivité. L'accoutrement se complète obligatoirement d'un couvre chef en forme de ridicule bicorne (que l'on tient sous le bras); il ne saurait absolument pas être remplacé par une chéchia à pompon.


L’arme suprême

Enfin, l'accessoire intime indispensable à tout académicien est son épée, symbole de sa gloire, sur laquelle est gravée sa profession de lettré. Nul ne peut être dispensé de la porter sauf les académiciennes pacifistes qui lui préfèrent le coupe papier ou une simple broche de bijoutier. 

On prête à Boualem l'intention de commander à l'armurier une réplique du sabre de l'Émir Abdelkader. Mais c'est aller au devant de difficultés  ! Il existe en effet trois reliques de l'objet  : l'épée de prise à la Smala, le sabre de la reddition, le yatagan offert par son fils. Ces tranchants qui n'attirent pas la curiosité des foules sont jalousement conservés dans des musées de province lesquels refusent obstinément de les restituer à l'Algérie. On se demande bien pourquoi  !

Le facétieux Boualem Sansal dont il convient désormais en toutes circonstances de faire suivre le patronyme de la mention «  de l'Académie française  » pourrait aussi aller chercher l'inspiration chez l'immortel Maréchal Liautey du fauteuil voisin n°4 où siège maintenant le bien vivant Jean-Christophe Rufin. 

Sansal osera t-il sur la lame de son épée graver le souvenir d'Abdelkader et de Liautey  ? Il pourrait y ajouter une référence à Bourguiba (libérateur de la femme tunisienne) et le Maghreb s'en trouverait ainsi par l'Académie française fraternellement réconcilié.


Lourde de multiples symboles, l'élection du Soljenitsyne algérien ravivera la guerre des portes plumes et des claviers. Fera elle  bouger les lignes  ?

L'important n'est pas là.

Dans son discours en séance publique de décembre dernier, Amin Maalouf l'a très justement rappelé  : 

«  Parfois les écrivains, après les pires épreuves, conçoivent leurs plus beaux livres  »

vendredi 30 janvier 2026

La guerre d'Iran sans l'Iran

Du golfe Persique à la mer Rouge, c’est la géographie qui commande la guerre

Avant d’être stratégique, la guerre est géographique. Le golfe arabo-persique, le bien nommé, est la ligne de démarcation de la confrontation des empires. C’est une mer chaude, très salée, jamais bleue, rarement tumultueuse, ensachée entre des plages boueuses et des rochers sans charme assommés de soleil. Mille kilomètres de long environ, trois cents de large, qui se resserrent à cinquante lorsque ses eaux se mêlent à l’océan Indien par le détroit d’Ormuz. Ses profondeurs, ses abords, ses navires, tout est pétrole. C’est la plus grande station-service du monde. 

Le Golfe, une nasse stratégique inflammable

Côté arabe, sept pays — Irak, Koweït, Arabie saoudite, Bahreïn, Qatar, Émirats arabes unis, Oman — alimentent l’Occident en précieux liquide ; côté perse, l’Iran, sous blocus, vend son pétrole à la Chine.

Choisir cet endroit pour y livrer bataille est le cauchemar de tous les stratèges militaires. C’est une nasse hautement inflammable. La côte iranienne est peu habitée. La capitale, Téhéran, est à mille kilomètres. La côte arabe concentre cinquante millions d’habitants autour de villes-métropoles — Koweït, Bahreïn, Dubaï, Charja, Abu Dhabi, Doha — qui accueillent de surcroît autant de millions de touristes chaque année. Ce sont des ruches bourdonnantes de luxe et de richesses extravagantes où s’agglutinent les nouveaux fortunés du monde. Des bases aériennes US positionnées partout sont censées les protéger.

Mais si l’Iran est attaqué, les Pasdaran de la Révolution, qualifiés par anticipation de mouvement terroriste, craqueront une allumette. 

Trump est donc pris dans une double nasse : celle de la géographie et celle de sa vantardise. Comment s’en sortir ?

Le Yémen, verrou des routes maritimes

C’est un pays surgit du fonds des âge. Il est totalement méconnu. Depuis Arthur Rimbaud, Paul Nizan, Albert Londres, Kessel, Monfreid, peu s'y sont aventurés. N'y entre que celui qui y est invité. Le Yémen est le gardien de l’entrée de la mer Rouge, «  Bab el Mandeb ou Porte des lamentations  » celle qui permet aux pétroliers d’emprunter le canal de Suez et d’éviter un long détour pour contourner l’Afrique. Les tempêtes, les requins et les pirates y sont sans pitié. Le Yémen, c’est l’Afghanistan des Arabes : vallées inaccessibles, populations farouches. Son histoire est celle de guerres fomentées par l’étranger — Grande-Bretagne, Égypte, Arabie saoudite, Émirats arabes unis — jamais gagnées. Israël est son ennemi. Les États-Unis ont tenté de l’intimider, le Yemen a riposté. Depuis, nul navire de guerre ne s’aventure à passer au large de ses côtes.

En 2015, le Saoudien MBS a déclenché un déluge de feu. En vain. Dix ans plus tard il a été contraint de négocier. En riposte aux missiles yéménites qui ont frappé Israël, les Américains ont bombardé Sanaa et le port d’Hodeïda. En vain. Seuls, par des manœuvres sournoises de carotte et de bâton, les Émirats arabes unis ont réussi à mettre les pieds au Sud à Aden, Mukalla et sur l’île de Socotra.

L’enjeu des deux princes rivaux, saoudien et émirien, est la « pacification » d’un pays au sous-sol inexploité. Au surplus, l’Arabie convoite un corridor sécurisé vers l’océan Indien, alternative à ses ports vulnérables de la mer Rouge et du golfe Persique.

Socotra, perspective victoire sans risque

Le Yémen est l’irréductible pays « d'Astérix l'Oriental » qui a humilié tous ceux qui ont tenté de l'occuper et qui rêvent de revanche. Mais il reste une proie stratégique facile: l'île de Socotra. Les GI se couvriront de gloire sans autres risques que quelques piqures d'oursins. C'est un terre vierge peu peuplée, des plages sublimes, une végétation magnifique, le rêve pour tout promoteur de marinas de luxe et de villas entre mer et golf. Pareillement stratégiques et de toute beauté la vingtaine d'îlots mal protégés au Sud de la mer Rouge seront militairement et touristiquement confisqués au Yémen. Au final, une bonne affaire pour la famille Trump.

Les Américains n’oseront sans doute pas débarquer sur la côte du Yémen à Hodeïda, Aden ou Mukalla.Trop risqué. Ils délégueront aux mercenaires et aux supplétifs régionaux le sal boulot.

Djibouti, tour de contrôle stratégique

Dans ce scénario, qui viendra au secours du Yémen du Nord, enclavé et privé de ses débouchés maritimes ? Aucun pays arabe. Pas davantage l’Iran, allié spirituel des Houthis, qui préférera saisir l’occasion diplomatique d’éviter une guerre frontale. Trump et les ayatollahs ont un point commun : durer.

Reste l’imprévisible Djibouti. Ce caillou de la Corne de l’Afrique est la tour de contrôle des routes maritimes mondiales. Pas moins de cinq bases militaires étrangères s'y côtoient et s'entre espionnent  : les USA, la France où stationnent plusieurs milliers  mais aussi le Japon, l'Italie et surtout les installations chinoises à double usage de Doraleh qui peuvent accueillir des porte-avions. C'est un outil de projection majeur pour la Chine qui entend sécuriser l'intégralité de ses routes commerciales. C’est peut-être en ce lieu fragile ou au large d’Aden, qu’une étincelle jaillira — depuis une barque de pèche, un boutre, un sous-marin anonyme – sous la forme d'un drone, d'un missile venu de nul part...

De Gaulle qualifiait cette région de « compliquée ». Sans doute parce qu’aucune prévision ne s’y est jamais vérifiée !


mardi 27 janvier 2026

Au Sud, la guerre avant la guerre

Alors que l’Europe concentre son attention sur l’Est, un autre front plus discret mais tout aussi inquiétant se profile au Sud. Affaiblissement des alliances, guerre psychologique, basculement géopolitique de l’Afrique du Nord. 


La guerre a commencé

La France reçoit chaque jour des menaces verbales en termes de moins en moins voilés. De plus, elle subit des attaques cyber et des provocations dronistiques dont nul ne peut plus feindre d’ignorer l’origine. L’adversaire est l’Amérique de Trump, l’ennemie est la Russie de Poutine.

Nous sommes entrés dans la phase préparatoire sournoise et psychologique de la guerre. Celle où, avant de faire parler les armes, il convient de décourager l’adversaire, de le persuader de sa défaite prochaine, de réduire sa volonté à celle d’un vaincu d’avance qui l’amènera à refuser le combat et à accepter de se soumettre.


L’ordre international effondré

L’Amérique, en laissant tomber l’Ukraine et en kidnappant le dictateur du Venezuela, a adopté le comportement brutaliste des Russes et des Israéliens. L’ONU est moribonde, la colonisation du Groenland danois marquera la fin de l’OTAN et probablement celle de l’UE qui se retrouve déjà prise en étau entre l’autocratie impériale de Poutine et celle de Trump. Demain, avec les mêmes arguments, les territoires français des Caraïbes, de l’océan indien et du Pacifique seront « achetés » de gré à gré ou de force par Trump. 

L’Europe, tétanisée, se rétrécit dans des postures nationalistes de cavalier seul qui espèrent échapper à la mitraille ; chacun de ses membres mesure ses chances de tirer avantage du chaos ambiant ou d’une illusoire neutralité. L’heure est à l’égoïsme calculé.

Les Français veulent bien payer pour être défendus en fredonnant La Marseillaise à l’apéro, mais en aucun cas mêler leur sang à celui impur qui abreuvera leurs sillons. L’habitude a été prise que la solution est à portée de smartphone.


La Russie se prépare, l’Europe se disperse

La Russie prépare une offensive. Toute son industrie est mobilisée. Elle sera prête à enfoncer les lignes de défense des nations européennes dans deux ou trois ans. Ce n’est pas une fiction mais une réalité documentée par les observations des services d’espionnage d’une quinzaine de nations.

L’Allemagne se réarme précipitamment, les pays baltes et la Pologne sont en alerte ; leurs citoyens font des stocks de survie et creusent des abris. 

La France n’est pas inquiète. Sa priorité n’est pas la défense passive mais le pouvoir d’achat et les retraites. Elle croit en la dissuasion de son arsenal nucléaire comme jadis en sa ligne Maginot.


Le précédent de 1940 : une illusion fâcheuse

En 1940, il flottait le même air d’insouciance. Les optimistes comptaient sur les démocraties anglo-saxonnes et le formidable gisement de combattants de l’empire d’Afrique. Ils avaient vu juste.

Les premiers à mourir pour empêcher l’invasion nazie furent les soldats de la Coloniale, « la Force noire » : 500 000 volontaires des bataillons d’Afrique de l’Ouest et du Nord. Ceux du 4 régiment des tirailleurs tunisiens et du 26 sénégalais furent les premiers tués sur le sol français.
Quatre ans plus tard, Toulon, Marseille, Lyon… étaient libérés par des troupes algériennes et marocaines. Trente mille tombes dans les cimetières de l’Hexagone témoignent de leur sacrifice.

Demain pourtant, il est illusoire d’imaginer que des troupes africaines viendront au secours d’une France dont les nations amies se comptent à peine sur les doigts d’une main.


Le Sud, angle mort stratégique de la France

En cette actualité de guerre insidieuse mais pas encore meurtrière, tous les regards se portent sur le Nord et l’Est de l’Europe. Quelques-uns vers la mer Noire et la Turquie. Presque aucun vers la Méditerranée.

C’est une erreur stratégique. L’Afrique du Nord n’est plus sous influence française. Le Maroc est ancré à l’Amérique ; l’Algérie, la Tunisie et la Libye penchent vers la Russie.


Alger–Moscou : une alliance structurelle

L’importance des populations issues du Maghreb qui ont fusionné avec celles de France a occulté la rémanence de l’alliance entre Alger et Moscou. Au siècle dernier, les communistes ont soutenu les combattants algériens dans leur lutte pour l’indépendance. Il en est resté une solidarité qui ne s’est jamais estompée. L’affinité est d’autant plus grande que ces deux pays ont le même régime politique. L’Algérie est une démocratie populaire de façade ; les militaires gouvernent par procuration, «  c’est une armée-ÉtatChaque pays possède son armée ; en Algérie, c’est l’inverse » dénonçait Mohamed Harbi.

L’armée algérienne est principalement équipée de matériels russes. Les pactes de défense, les échanges réguliers et la communauté de vues politiques lient étroitement Alger à Moscou alors que les relations avec les États-Unis se limitent à la lutte antiterroriste sahélienne.

Par contagion, lorsqu’il gèle entre Paris et Moscou, le froid est perceptible entre Paris et Alger. Il ne peut pas y avoir simultanément chamaille chez les uns et lune de miel chez les autres. Les méthodes de câlinothérapie,  d’intimidation et de marchandage sont similaires. Les deux otages Christophe Gleizes et Laurent Vinatier sont les derniers exemples


Tunisie sous « Algérence » 

La Tunisie contre-révolutionnaire a scellé avec l’Algérie des accords tous azimuts, notamment militaires. L’opposition dénonce cette « Algérence » qui placerait le pays de Bourguiba sous  protectorat de son puissant voisin.

Alignées sur celles d’Alger, les relations diplomatiques entre Paris et Tunis n’ont jamais été aussi fraîches. Le dernier échange présidentiel documenté par le Quai d’Orsay remonte à plus de vingt mois. C’est du jamais vu depuis l’indépendance du pays en 1956. Tunis se détache à petits pas de son ancrage à l’Occident. Le Président Saied s’est rendu à Pékin en mai 2024 pour y annoncer un partenariat stratégique. À la même époque, il a fait le voyage à Téhéran. Les touristes iraniens sont depuis dispensés de visas d’entrée en Tunisie.


Fractures intérieures françaises

Dans les conflits qui menacent la France, quelle sera la posture de l’Afrique du Nord ? La question n’est pas anodine car dix pour cent de la population française ont des liens familiaux avec l’autre rive de la Méditerranée. La même proportion se retrouve dans la fonction publique et la défense nationale. Ceux-là pour la plupart feront leur devoir. Mais comment résisteront les autres aux pressions des pays d’origine ? Nourris aux ressentiments de l’Histoire, ils seront tentés d’y chercher une imbécile revanche.


Exploitations politiques et haines croisées

En France, l’extrême droite,  empêtrée dans les noirceurs de son histoire, cajole discrètement les empereurs. L’opinion publique n’est pas naïve. Le Rassemblement n’est pas National mais International, il est celui de Trump, Poutine et Netanyahou.  

Délesté comme par magie de son patrimoine génétique de milicien antisémite, le RN a remplacé les « judéo-maçons » d’hier par les « islamo-gauchistes » d’aujourd’hui. Sa cible préférée est l’Algérie où le pouvoir entretient en miroir un mémoriel tout aussi déformé. De part et d’autre, on nourrit l’illusion d’une revanche, sans toutefois mesurer qu’elle sera suicidaire. La propagation de ce climat de haine mine la cohésion et l’unité de deux populations que l’Histoire enchevêtrée et les bouleversement qui s’annoncent en Europe et dans le monde arabe devraient rapprocher. Cependant que Russes, Américains et Israéliens ont chacun de bonnes et de mauvaises raisons de jeter de l’huile sur le feu qui couve. Au Sud, c’est la guerre avant la guerre.