Du golfe Persique à la mer Rouge, c’est la géographie qui commande la guerre
Avant d’être stratégique, la guerre est géographique. Le golfe arabo-persique, le bien nommé, est la ligne de démarcation de la confrontation des empires. C’est une mer chaude, très salée, jamais bleue, rarement tumultueuse, ensachée entre des plages boueuses et des rochers sans charme assommés de soleil. Mille kilomètres de long environ, trois cents de large, qui se resserrent à cinquante lorsque ses eaux se mêlent à l’océan Indien par le détroit d’Ormuz. Ses profondeurs, ses abords, ses navires, tout est pétrole. C’est la plus grande station-service du monde.
Le Golfe, une nasse stratégique inflammable
Côté arabe, sept pays — Irak, Koweït, Arabie saoudite, Bahreïn, Qatar, Émirats arabes unis, Oman — alimentent l’Occident en précieux liquide ; côté perse, l’Iran, sous blocus, vend son pétrole à la Chine.
Choisir cet endroit pour y livrer bataille est le cauchemar de tous les stratèges militaires. C’est une nasse hautement inflammable. La côte iranienne est peu habitée. La capitale, Téhéran, est à mille kilomètres. La côte arabe concentre cinquante millions d’habitants autour de villes-métropoles — Koweït, Bahreïn, Dubaï, Charja, Abu Dhabi, Doha — qui accueillent de surcroît autant de millions de touristes chaque année. Ce sont des ruches bourdonnantes de luxe et de richesses extravagantes où s’agglutinent les nouveaux fortunés du monde. Des bases aériennes US positionnées partout sont censées les protéger.
Mais si l’Iran est attaqué, les Pasdaran de la Révolution, qualifiés par anticipation de mouvement terroriste, craqueront une allumette.
Trump est donc pris dans une double nasse : celle de la géographie et celle de sa vantardise. Comment s’en sortir ?
Le Yémen, verrou des routes maritimes
C’est un pays surgit du fonds des âge. Il est totalement méconnu. Depuis Arthur Rimbaud, Paul Nizan, Albert Londres, Kessel, Monfreid, peu s'y sont aventurés. N'y entre que celui qui y est invité. Le Yémen est le gardien de l’entrée de la mer Rouge, « Bab el Mandeb ou Porte des lamentations » celle qui permet aux pétroliers d’emprunter le canal de Suez et d’éviter un long détour pour contourner l’Afrique. Les tempêtes, les requins et les pirates y sont sans pitié. Le Yémen, c’est l’Afghanistan des Arabes : vallées inaccessibles, populations farouches. Son histoire est celle de guerres fomentées par l’étranger — Grande-Bretagne, Égypte, Arabie saoudite, Émirats arabes unis — jamais gagnées. Israël est son ennemi. Les États-Unis ont tenté de l’intimider, le Yemen a riposté. Depuis, nul navire de guerre ne s’aventure à passer au large de ses côtes.
En 2015, le Saoudien MBS a déclenché un déluge de feu. En vain. Dix ans plus tard il a été contraint de négocier. En riposte aux missiles yéménites qui ont frappé Israël, les Américains ont bombardé Sanaa et le port d’Hodeïda. En vain. Seuls, par des manœuvres sournoises de carotte et de bâton, les Émirats arabes unis ont réussi à mettre les pieds au Sud à Aden, Mukalla et sur l’île de Socotra.
L’enjeu des deux princes rivaux, saoudien et émirien, est la « pacification » d’un pays au sous-sol inexploité. Au surplus, l’Arabie convoite un corridor sécurisé vers l’océan Indien, alternative à ses ports vulnérables de la mer Rouge et du golfe Persique.
Socotra, perspective victoire sans risque
Le Yémen est l’irréductible pays « d'Astérix l'Oriental » qui a humilié tous ceux qui ont tenté de l'occuper et qui rêvent de revanche. Mais il reste une proie stratégique facile: l'île de Socotra. Les GI se couvriront de gloire sans autres risques que quelques piqures d'oursins. C'est un terre vierge peu peuplée, des plages sublimes, une végétation magnifique, le rêve pour tout promoteur de marinas de luxe et de villas entre mer et golf. Pareillement stratégiques et de toute beauté la vingtaine d'îlots mal protégés au Sud de la mer Rouge seront militairement et touristiquement confisqués au Yémen. Au final, une bonne affaire pour la famille Trump.
Les Américains n’oseront sans doute pas débarquer sur la côte du Yémen à Hodeïda, Aden ou Mukalla.Trop risqué. Ils délégueront aux mercenaires et aux supplétifs régionaux le sal boulot.
Djibouti, tour de contrôle stratégique
Dans ce scénario, qui viendra au secours du Yémen du Nord, enclavé et privé de ses débouchés maritimes ? Aucun pays arabe. Pas davantage l’Iran, allié spirituel des Houthis, qui préférera saisir l’occasion diplomatique d’éviter une guerre frontale. Trump et les ayatollahs ont un point commun : durer.
Reste l’imprévisible Djibouti. Ce caillou de la Corne de l’Afrique est la tour de contrôle des routes maritimes mondiales. Pas moins de cinq bases militaires étrangères s'y côtoient et s'entre espionnent : les USA, la France où stationnent plusieurs milliers mais aussi le Japon, l'Italie et surtout les installations chinoises à double usage de Doraleh qui peuvent accueillir des porte-avions. C'est un outil de projection majeur pour la Chine qui entend sécuriser l'intégralité de ses routes commerciales. C’est peut-être en ce lieu fragile ou au large d’Aden, qu’une étincelle jaillira — depuis une barque de pèche, un boutre, un sous-marin anonyme – sous la forme d'un drone, d'un missile venu de nul part...
De Gaulle qualifiait cette région de « compliquée ». Sans doute parce qu’aucune prévision ne s’y est jamais vérifiée !