mercredi 18 février 2026

Boualem Sansal de l'Académie française

Lorsqu'un homme de lettres algérien est élu à l'Académie française,  l'écrivaillon blogueur franco-tunisien par voisinage de paysage, par fraternité de culture ou inconvenante vanité s'oblige à commenter. D'autant qu'à Alger, Tunis, Rabat  c'est le silence. L'Afrique du Nord est indifférente à la proclamation de l'immortalité francophone d'un des siens. Ah si l'impétrant au lieu d'écrire de savantes et courageuses vérités avait poussé le ballon, gagné l'Euro-million ou marié la Kardashian ! Déjà, en 2005, l'élection de la grande écrivaine Assia Djebar avait été reçue avec la même indifférence. Sansal après Djebar et Senghor sera le troisième africain de l'histoire à rejoindre l'Académie. Ce n'est pas une petite gloire que de franchir ce plafond de verre haut comme le ciel  ! Ne boudons pas notre admiration.


Aux grands Hommes sachant écrire, la France reconnaissante

L’Académie a pour mission « de donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences ».

Être élu à siéger Quai de Conti, c'est la dignité suprême, c'est le Panthéon de son vivant. 

L’Académie française est une assemblée de notables lettrés en fin de vie, qui se régénère depuis 1635 par la volonté du cardinal de Richelieu selon  un rituel immuable; le fauteuil vide de celui qui disparait est comblé par celui ou celle qu'élisent les survivants.

On dénombre 746 immortels dont moins d'une quarantaine bougent encore... provisoirement. Ils perpétuent la tradition de leurs prédécesseurs. Qu'un des quarante fauteuils vienne à être endeuillé, il est remplacé par un jeune de moins de 75 ans ! Boualem, qui a passé l'âge, par dérogation, succèdera à Jean Denys Bredin lequel avait pris la place de Marguerite Duras, première femme a être admise à l'Académie. Le plus illustre attributaire du fauteuil numéro 3 fut Georges Clemenceau, élu malgré lui à son corps défendant en 1918. Il refusa obstinément d'y poser son postérieur.


Élus pour l’éternité

Les candidats se bousculent au portillon tant est grande la vanité d'endosser l'habit brocardé, car au soir de l'existence il est la certitude réconfortante de funérailles en grande pompe avec l'hommage de la Nation. L'Académie française défie les lois de l'entropie, elle traverse les guerres et les révolutions, elle est éternelle, elle est caméléon  ; elle a accueilli au cours de ces derniers siècles toute la diversité politique des élites du moment. Elle fut monarchiste, bonapartiste, républicaine, pétainiste, gaulliste, giscardienne... Elle est encore un peu de tout cela mais aujourd'hui elle est au surplus passablement arc-en-ciel et modérément plurielle  ; on y trouve des natifs de tous les continents. Il y a même deux arabes  :  le libanais Amin Maalouf et depuis quelques jours l'algérien Boualem Sansal.



Roman d’auteur 

Je n'étais pas invité aux présentations, mais au hasard de mon oisiveté je  baguenaudais au quartier Latin. Je me suis reposé sur le rebord du Quai de Conti entre deux coffres à bouquinistes, cependant qu'en face devant le dôme de l’Académie, se déroulait un événement que je ne pouvais qu'entrevoir mais que j'ai imaginé. Alors comme à mon habitude, sur mon carnet, j'ai élucubré.


Un petit groupe d'académiciens se pressaient sur le perron autour de celui qu'ils avaient élus quelques jours plus tôt à l'unanimité. Accueillant Boualem Sansal, Amin Maalouf a ouvert  les bras et murmuré à l'oreille  marhaba  !  Puis à l'issue d'une conviviale et joyeuse cérémonie autour d'un délicieux buffet de petits fours, le Secrétaire perpétuel prenant la main de Boualem, le conduisit doucement vers le petit salon au coin de son vaste bureau, là où les tableaux, les rideaux et les tapis précieux étouffent les confidences.


À huit clos

Assis dans des fauteuils aux accoudoirs trop hauts qui leur faisaient hausser les coudes, devant une table où un simple bouquet d'épis de blé noué d'un ruban tricolore avait été posé et aussi une élégante bonbonnière remplie de chocolats et de pâtes de fruits, les deux hommes en recueillement s'attardaient dans une mutuelle contemplation. Pour rompre le silence, Boualem en essuyant du revers de la main une larme qui perlait sur sa joue dit d'une voix enrouée «  Pardon Maître d'afficher sans pudeur mon émotion. Elle vous dit ma joie d'être ici avec vous… » 

Pour l'interrompre, Amin leva doucement la main 

«  Il est de tradition entre académiciens de se donner du Maître, mais ici entre nous je ne suis pas le maître, mais l'élève  ; et puis ce vouvoiement qui est de rigueur ne s'impose pas à notre intimité, il est étranger à notre langue maternelle d'origine – silence- qui est... le phénicien. Ne sommes nous pas tous deux héritiers de la Reine Didon  ?  » 

Avec un sourire malicieux et pour mettre à l'aise son invité, le Secrétaire perpétuel qui n'avait toujours pas baissé la paume de sa main récita en arabe d'une voix douce une strophe d'Irada el Hayat (La volonté de vivre) du poète tunisien Abu Kacem Chebbi auquel répondit Boualem par quelques vers du Brésilien Chafik Maalouf  : Toujours l’œil aux aguets, dans un battement d’ailes, ils quittèrent leur nid en chantant, ces oiseaux, dans l’espoir de revivre le bonheur d’autrefois...Le sourire éclaira la face des deux académiciens complices comme deux collégiens. Il savourèrent à nouveau un long moment de silence.


Puis, levant la tête, les yeux mi-clos comme pour chercher ses mots,, Boualem du bout de ses lèvres tremblantes fredonna quelques vers de Riyad Al Sumbati auxquels le perpétuel répondit en écho par un refrain de Bayram al Tounsi. Enfin, les deux académiciens entonnèrent à capéla  «  Y'a de la joie  ». Ainsi, par cet hommage en ce lieu à Um Kalthoum et Charles Trenet, la fusion des deux langues s'épanouie en chantant. 


L’étiquette et le protocole

Reprenant leurs esprits après cet intermède incongru, la conversation roula sur les préparatifs de la réception officielle de Boualem Sansal qui aura lieu l'été prochain, si le destin le veut bien.


Le fauteuil numéro 3 était occupé par le double maître en littérature et en plaidoierie Jean Denys Bredin. Selon les usages, le nouveau doit faire l'éloge du disparu. «  Je ne suis pas juriste, mais je possède l'expérience d'un repris de justice  ! » ironisa Boualem que les 360 jours de cachot à Alger ont aguerri. 

Il devra aussi préparer un discours de réception, sorte de confession littéraire et philosophique que les militants de l'Histoire falsifiée ne manqueront pas de scruter à la loupe pour y trouver prétexte à pugilat. L'écrivain qui a toujours été libre de ses mots n'a pas l'intention de les retenir en ces circonstances. 

Il devra aussi se choisir un costume. La tenue pour les cérémonies solennelles est codifiée. Bottines et pantalon noirs, chemise et nœud papillon blanc que recouvre une veste en queue de pie sombre ornée de feuilles d'olivier en soie verte enchâssées de broderies au fil d'or. C'est un costume à cinquante mille euros qui sera financé par d’amicales souscriptions. Pour les sorties, une simple capeline en laine qui pour la circonstance, pourra être remplacée par le burnous dans lequel Boualem s'enveloppait pendant les froides nuits de sa captivité. L'accoutrement se complète obligatoirement d'un couvre chef en forme de ridicule bicorne (que l'on tient sous le bras); il ne saurait absolument pas être remplacé par une chéchia à pompon.


L’arme suprême

Enfin, l'accessoire intime indispensable à tout académicien est son épée, symbole de sa gloire, sur laquelle est gravée sa profession de lettré. Nul ne peut être dispensé de la porter sauf les académiciennes pacifistes qui lui préfèrent le coupe papier ou une simple broche de bijoutier. 

On prête à Boualem l'intention de commander à l'armurier une réplique du sabre de l'Émir Abdelkader. Mais c'est aller au devant de difficultés  ! Il existe en effet trois reliques de l'objet  : l'épée de prise à la Smala, le sabre de la reddition, le yatagan offert par son fils. Ces tranchants qui n'attirent pas la curiosité des foules sont jalousement conservés dans des musées de province lesquels refusent obstinément de les restituer à l'Algérie. On se demande bien pourquoi  !

Le facétieux Boualem Sansal dont il convient désormais en toutes circonstances de faire suivre le patronyme de la mention «  de l'Académie française  » pourrait aussi aller chercher l'inspiration chez l'immortel Maréchal Liautey du fauteuil voisin n°4 où siège maintenant le bien vivant Jean-Christophe Rufin. 

Sansal osera t-il sur la lame de son épée graver le souvenir d'Abdelkader et de Liautey  ? Il pourrait y ajouter une référence à Bourguiba (libérateur de la femme tunisienne) et le Maghreb s'en trouverait ainsi par l'Académie française fraternellement réconcilié.


Lourde de multiples symboles, l'élection du Soljenitsyne algérien ravivera la guerre des portes plumes et des claviers. Fera elle  bouger les lignes  ?

L'important n'est pas là.

Dans son discours en séance publique de décembre dernier, Amin Maalouf l'a très justement rappelé  : 

«  Parfois les écrivains, après les pires épreuves, conçoivent leurs plus beaux livres  »

vendredi 30 janvier 2026

La guerre d'Iran sans l'Iran

Du golfe Persique à la mer Rouge, c’est la géographie qui commande la guerre

Avant d’être stratégique, la guerre est géographique. Le golfe arabo-persique, le bien nommé, est la ligne de démarcation de la confrontation des empires. C’est une mer chaude, très salée, jamais bleue, rarement tumultueuse, ensachée entre des plages boueuses et des rochers sans charme assommés de soleil. Mille kilomètres de long environ, trois cents de large, qui se resserrent à cinquante lorsque ses eaux se mêlent à l’océan Indien par le détroit d’Ormuz. Ses profondeurs, ses abords, ses navires, tout est pétrole. C’est la plus grande station-service du monde. 

Le Golfe, une nasse stratégique inflammable

Côté arabe, sept pays — Irak, Koweït, Arabie saoudite, Bahreïn, Qatar, Émirats arabes unis, Oman — alimentent l’Occident en précieux liquide ; côté perse, l’Iran, sous blocus, vend son pétrole à la Chine.

Choisir cet endroit pour y livrer bataille est le cauchemar de tous les stratèges militaires. C’est une nasse hautement inflammable. La côte iranienne est peu habitée. La capitale, Téhéran, est à mille kilomètres. La côte arabe concentre cinquante millions d’habitants autour de villes-métropoles — Koweït, Bahreïn, Dubaï, Charja, Abu Dhabi, Doha — qui accueillent de surcroît autant de millions de touristes chaque année. Ce sont des ruches bourdonnantes de luxe et de richesses extravagantes où s’agglutinent les nouveaux fortunés du monde. Des bases aériennes US positionnées partout sont censées les protéger.

Mais si l’Iran est attaqué, les Pasdaran de la Révolution, qualifiés par anticipation de mouvement terroriste, craqueront une allumette. 

Trump est donc pris dans une double nasse : celle de la géographie et celle de sa vantardise. Comment s’en sortir ?

Le Yémen, verrou des routes maritimes

C’est un pays surgit du fonds des âge. Il est totalement méconnu. Depuis Arthur Rimbaud, Paul Nizan, Albert Londres, Kessel, Monfreid, peu s'y sont aventurés. N'y entre que celui qui y est invité. Le Yémen est le gardien de l’entrée de la mer Rouge, «  Bab el Mandeb ou Porte des lamentations  » celle qui permet aux pétroliers d’emprunter le canal de Suez et d’éviter un long détour pour contourner l’Afrique. Les tempêtes, les requins et les pirates y sont sans pitié. Le Yémen, c’est l’Afghanistan des Arabes : vallées inaccessibles, populations farouches. Son histoire est celle de guerres fomentées par l’étranger — Grande-Bretagne, Égypte, Arabie saoudite, Émirats arabes unis — jamais gagnées. Israël est son ennemi. Les États-Unis ont tenté de l’intimider, le Yemen a riposté. Depuis, nul navire de guerre ne s’aventure à passer au large de ses côtes.

En 2015, le Saoudien MBS a déclenché un déluge de feu. En vain. Dix ans plus tard il a été contraint de négocier. En riposte aux missiles yéménites qui ont frappé Israël, les Américains ont bombardé Sanaa et le port d’Hodeïda. En vain. Seuls, par des manœuvres sournoises de carotte et de bâton, les Émirats arabes unis ont réussi à mettre les pieds au Sud à Aden, Mukalla et sur l’île de Socotra.

L’enjeu des deux princes rivaux, saoudien et émirien, est la « pacification » d’un pays au sous-sol inexploité. Au surplus, l’Arabie convoite un corridor sécurisé vers l’océan Indien, alternative à ses ports vulnérables de la mer Rouge et du golfe Persique.

Socotra, perspective victoire sans risque

Le Yémen est l’irréductible pays « d'Astérix l'Oriental » qui a humilié tous ceux qui ont tenté de l'occuper et qui rêvent de revanche. Mais il reste une proie stratégique facile: l'île de Socotra. Les GI se couvriront de gloire sans autres risques que quelques piqures d'oursins. C'est un terre vierge peu peuplée, des plages sublimes, une végétation magnifique, le rêve pour tout promoteur de marinas de luxe et de villas entre mer et golf. Pareillement stratégiques et de toute beauté la vingtaine d'îlots mal protégés au Sud de la mer Rouge seront militairement et touristiquement confisqués au Yémen. Au final, une bonne affaire pour la famille Trump.

Les Américains n’oseront sans doute pas débarquer sur la côte du Yémen à Hodeïda, Aden ou Mukalla.Trop risqué. Ils délégueront aux mercenaires et aux supplétifs régionaux le sal boulot.

Djibouti, tour de contrôle stratégique

Dans ce scénario, qui viendra au secours du Yémen du Nord, enclavé et privé de ses débouchés maritimes ? Aucun pays arabe. Pas davantage l’Iran, allié spirituel des Houthis, qui préférera saisir l’occasion diplomatique d’éviter une guerre frontale. Trump et les ayatollahs ont un point commun : durer.

Reste l’imprévisible Djibouti. Ce caillou de la Corne de l’Afrique est la tour de contrôle des routes maritimes mondiales. Pas moins de cinq bases militaires étrangères s'y côtoient et s'entre espionnent  : les USA, la France où stationnent plusieurs milliers  mais aussi le Japon, l'Italie et surtout les installations chinoises à double usage de Doraleh qui peuvent accueillir des porte-avions. C'est un outil de projection majeur pour la Chine qui entend sécuriser l'intégralité de ses routes commerciales. C’est peut-être en ce lieu fragile ou au large d’Aden, qu’une étincelle jaillira — depuis une barque de pèche, un boutre, un sous-marin anonyme – sous la forme d'un drone, d'un missile venu de nul part...

De Gaulle qualifiait cette région de « compliquée ». Sans doute parce qu’aucune prévision ne s’y est jamais vérifiée !


mardi 27 janvier 2026

Au Sud, la guerre avant la guerre

Alors que l’Europe concentre son attention sur l’Est, un autre front plus discret mais tout aussi inquiétant se profile au Sud. Affaiblissement des alliances, guerre psychologique, basculement géopolitique de l’Afrique du Nord. 


La guerre a commencé

La France reçoit chaque jour des menaces verbales en termes de moins en moins voilés. De plus, elle subit des attaques cyber et des provocations dronistiques dont nul ne peut plus feindre d’ignorer l’origine. L’adversaire est l’Amérique de Trump, l’ennemie est la Russie de Poutine.

Nous sommes entrés dans la phase préparatoire sournoise et psychologique de la guerre. Celle où, avant de faire parler les armes, il convient de décourager l’adversaire, de le persuader de sa défaite prochaine, de réduire sa volonté à celle d’un vaincu d’avance qui l’amènera à refuser le combat et à accepter de se soumettre.


L’ordre international effondré

L’Amérique, en laissant tomber l’Ukraine et en kidnappant le dictateur du Venezuela, a adopté le comportement brutaliste des Russes et des Israéliens. L’ONU est moribonde, la colonisation du Groenland danois marquera la fin de l’OTAN et probablement celle de l’UE qui se retrouve déjà prise en étau entre l’autocratie impériale de Poutine et celle de Trump. Demain, avec les mêmes arguments, les territoires français des Caraïbes, de l’océan indien et du Pacifique seront « achetés » de gré à gré ou de force par Trump. 

L’Europe, tétanisée, se rétrécit dans des postures nationalistes de cavalier seul qui espèrent échapper à la mitraille ; chacun de ses membres mesure ses chances de tirer avantage du chaos ambiant ou d’une illusoire neutralité. L’heure est à l’égoïsme calculé.

Les Français veulent bien payer pour être défendus en fredonnant La Marseillaise à l’apéro, mais en aucun cas mêler leur sang à celui impur qui abreuvera leurs sillons. L’habitude a été prise que la solution est à portée de smartphone.


La Russie se prépare, l’Europe se disperse

La Russie prépare une offensive. Toute son industrie est mobilisée. Elle sera prête à enfoncer les lignes de défense des nations européennes dans deux ou trois ans. Ce n’est pas une fiction mais une réalité documentée par les observations des services d’espionnage d’une quinzaine de nations.

L’Allemagne se réarme précipitamment, les pays baltes et la Pologne sont en alerte ; leurs citoyens font des stocks de survie et creusent des abris. 

La France n’est pas inquiète. Sa priorité n’est pas la défense passive mais le pouvoir d’achat et les retraites. Elle croit en la dissuasion de son arsenal nucléaire comme jadis en sa ligne Maginot.


Le précédent de 1940 : une illusion fâcheuse

En 1940, il flottait le même air d’insouciance. Les optimistes comptaient sur les démocraties anglo-saxonnes et le formidable gisement de combattants de l’empire d’Afrique. Ils avaient vu juste.

Les premiers à mourir pour empêcher l’invasion nazie furent les soldats de la Coloniale, « la Force noire » : 500 000 volontaires des bataillons d’Afrique de l’Ouest et du Nord. Ceux du 4 régiment des tirailleurs tunisiens et du 26 sénégalais furent les premiers tués sur le sol français.
Quatre ans plus tard, Toulon, Marseille, Lyon… étaient libérés par des troupes algériennes et marocaines. Trente mille tombes dans les cimetières de l’Hexagone témoignent de leur sacrifice.

Demain pourtant, il est illusoire d’imaginer que des troupes africaines viendront au secours d’une France dont les nations amies se comptent à peine sur les doigts d’une main.


Le Sud, angle mort stratégique de la France

En cette actualité de guerre insidieuse mais pas encore meurtrière, tous les regards se portent sur le Nord et l’Est de l’Europe. Quelques-uns vers la mer Noire et la Turquie. Presque aucun vers la Méditerranée.

C’est une erreur stratégique. L’Afrique du Nord n’est plus sous influence française. Le Maroc est ancré à l’Amérique ; l’Algérie, la Tunisie et la Libye penchent vers la Russie.


Alger–Moscou : une alliance structurelle

L’importance des populations issues du Maghreb qui ont fusionné avec celles de France a occulté la rémanence de l’alliance entre Alger et Moscou. Au siècle dernier, les communistes ont soutenu les combattants algériens dans leur lutte pour l’indépendance. Il en est resté une solidarité qui ne s’est jamais estompée. L’affinité est d’autant plus grande que ces deux pays ont le même régime politique. L’Algérie est une démocratie populaire de façade ; les militaires gouvernent par procuration, «  c’est une armée-ÉtatChaque pays possède son armée ; en Algérie, c’est l’inverse » dénonçait Mohamed Harbi.

L’armée algérienne est principalement équipée de matériels russes. Les pactes de défense, les échanges réguliers et la communauté de vues politiques lient étroitement Alger à Moscou alors que les relations avec les États-Unis se limitent à la lutte antiterroriste sahélienne.

Par contagion, lorsqu’il gèle entre Paris et Moscou, le froid est perceptible entre Paris et Alger. Il ne peut pas y avoir simultanément chamaille chez les uns et lune de miel chez les autres. Les méthodes de câlinothérapie,  d’intimidation et de marchandage sont similaires. Les deux otages Christophe Gleizes et Laurent Vinatier sont les derniers exemples


Tunisie sous « Algérence » 

La Tunisie contre-révolutionnaire a scellé avec l’Algérie des accords tous azimuts, notamment militaires. L’opposition dénonce cette « Algérence » qui placerait le pays de Bourguiba sous  protectorat de son puissant voisin.

Alignées sur celles d’Alger, les relations diplomatiques entre Paris et Tunis n’ont jamais été aussi fraîches. Le dernier échange présidentiel documenté par le Quai d’Orsay remonte à plus de vingt mois. C’est du jamais vu depuis l’indépendance du pays en 1956. Tunis se détache à petits pas de son ancrage à l’Occident. Le Président Saied s’est rendu à Pékin en mai 2024 pour y annoncer un partenariat stratégique. À la même époque, il a fait le voyage à Téhéran. Les touristes iraniens sont depuis dispensés de visas d’entrée en Tunisie.


Fractures intérieures françaises

Dans les conflits qui menacent la France, quelle sera la posture de l’Afrique du Nord ? La question n’est pas anodine car dix pour cent de la population française ont des liens familiaux avec l’autre rive de la Méditerranée. La même proportion se retrouve dans la fonction publique et la défense nationale. Ceux-là pour la plupart feront leur devoir. Mais comment résisteront les autres aux pressions des pays d’origine ? Nourris aux ressentiments de l’Histoire, ils seront tentés d’y chercher une imbécile revanche.


Exploitations politiques et haines croisées

En France, l’extrême droite,  empêtrée dans les noirceurs de son histoire, cajole discrètement les empereurs. L’opinion publique n’est pas naïve. Le Rassemblement n’est pas National mais International, il est celui de Trump, Poutine et Netanyahou.  

Délesté comme par magie de son patrimoine génétique de milicien antisémite, le RN a remplacé les « judéo-maçons » d’hier par les « islamo-gauchistes » d’aujourd’hui. Sa cible préférée est l’Algérie où le pouvoir entretient en miroir un mémoriel tout aussi déformé. De part et d’autre, on nourrit l’illusion d’une revanche, sans toutefois mesurer qu’elle sera suicidaire. La propagation de ce climat de haine mine la cohésion et l’unité de deux populations que l’Histoire enchevêtrée et les bouleversement qui s’annoncent en Europe et dans le monde arabe devraient rapprocher. Cependant que Russes, Américains et Israéliens ont chacun de bonnes et de mauvaises raisons de jeter de l’huile sur le feu qui couve. Au Sud, c’est la guerre avant la guerre.