jeudi 11 mai 2017

Après la présidentielle, comment ?

C'est le titre d'un livre publié chez L'Harmattan. L'auteur Bertrand Fessard de Foucault est un homme rare qui rappelle Chateaubriand. Comme lui il aurait pu devenir ministre et écrivain célèbre si la sincérité de sa pensée n'était pas en avance sur son temps. Il dit toujours ce qu'il pense. Pire, depuis son adolescence, il l'écrit. Fébrilement. C'est un besoin quasi biologique. Chaque jour des milliers de mots à des centaines de correspondants croisés durant sa vie de septuagénaire bien remplie. C'est un humaniste affable qui aime la compagnie de son prochain, un chrétien authentique, un socialiste naturel, un gaulliste patriote. En toutes circonstances, il cherche le regard et retient la poignée de main. Son parcours est étonnant. Études couronnées au sommet : agrégatif en droit, Sciences Po, ENA suivies d'une carrière entravée par le sérail qui détesta ce vilain petit canard républicain brillant, ouvert et spontané, donc imprévisible. Les petits marquis sans blason le jalousaient, les incroyants raillaient sa ferveur religieuse.
Heureusement très tôt quelques grandes intelligences le reconnaissent comme un des leurs. « Le Monde », à une époque le journal faisait la pluie et le beau temps, lui ouvre ses colonnes. Des ministres l'écoutent, des chefs d'États le consultent discrètement. Pour autant, Bertrand Fessard de Foucault restera longtemps collé au plafond de verre de la haute administration. Sa carrière sera celle d'un Conseiller au service du commerce extérieur de la France dans plusieurs pays étrangers jusqu'à ce que Pierre Bérégovoy, premier Ministre autodidacte issu du peuple, reconnaisse l'un des siens dans l'énarque bien né. Il le nomme ambassadeur et lui confie l'ouverture de la première ambassade de France au Kazakhstan. Vingt mois plus tard, en 1995, Juppé alors ministre du gouvernement Balladur, cédant à la pression d'un homme d'affaires douteux, rappellera sans raison ni autre forme de procès cet iconoclaste de la diplomatie contraint à la retraite prématurée dans ses bois du Morbihan.

« Après la présidentielle comment ? » est le parcours d'un homme libre, le testament d'une époque écrite au fil des jours, un livre de recettes pour le bonheur de l'avenir. Avec obstination et les seuls encouragements de sa fille âgée de treize ans et de son épouse, l'auteur a eu l'audace récente de se présenter aux élections présidentielles. Après tout, un énarque ancien ambassadeur aurait-il moins de crédit qu'un Asselineau, un Lassalle ou un Cheminade ? Hélas, cette expérience le confirme car la course aux 500 signatures est surtout une question d'argent. Pour approcher les 42 000 grands électeurs sélectionneurs de l'équipe présidentielle il faut en avoir les moyens. Fessard de Foucault n'en a aucun. Alors, dans ces conditions, comment contourner la mauvaise volonté des préfets et du ministre de l'intérieur à communiquer le fichier numérique des élus de la république ? Comment avoir recours aux collecteurs professionnels coûteux mais efficaces ? Sans parti ni mécènes, l'ambition électorale suprême est chimère. Tout comme la quarantaine de citoyens-candidats il n'a pas obtenu le nombre de parrainages suffisants pour se hisser à la tribune des médias.
Celui qui se présentait avec humilité non pour être élu mais pour proposer a échoué.

De cette tentative vite oubliée, il restera ce livre modestement édité et insuffisamment diffusé que des historiens et politologues avisés liront avec gourmandise car il hisse le regard du lecteur à la hauteur d'un témoin d'une déconcertante lucidité sur l'état de la France de 2017.
L'ouvrage échappe à l'académisme ennuyeux des programme électoraux attrapes gogos fabriqués par des publicitaires astucieux. Il est truffé d'anecdotes parfois surprenantes mais toujours abondamment documentées notamment sur les turpitudes de nos dirigeants en Mauritanie, au Brésil ou au Kazakhstan. Ceux des lecteurs qui n'adhéreront pas aux réformes proposées pour redresser la France, approuveront les recommandations et les mises en garde souvent prémonitoires que l'auteur depuis dix ans couriel sans se lasser à l'Elysée. Hélas, sans d'autres échos que des accusés de réception polis. Pourtant, du haut de son expérience et de sa culture étonnante de l'Europe et du Monde, le vieux diplomate aux accents gaulliens, projette une vision de ce qui sera sans doute la société française numérisée de demain faite d'échanges et de considération mutuelle. Le projet de Bertrand Fessard de Foucault est son ultime message politique, son « testament d'un encore vivant grâce à d'autres que lui », l'hommage à des illustres disparus de la mémoire de la République : l'Abbé Pierre, « l'homme cri » Maurice Couve de Murville, « le ministre de la confiance » Jacques Fauvet journaliste « la fraternité d'un grand ainé », Michel Jobert ministre de Pompidou « d'une présence muette intense ». Est également évoqué une fraternelle coopération avec Mokhtar oud Daddah Premier Président de la République islamique de Mauritanie « un sourire d'âme »
Mettre l'humain au centre de toute action politique. C'est le crédo de ce livre généreux et intelligent à lire pour se faire du bien.


lundi 17 avril 2017

Le vote des citoyens issus de la diversité fera t-il élire Mélenchon ?


C'est un sujet tabou dont tout le monde parle. Les frontistes avec assurance, les autres avec précaution. Les statistiques ethniques sont interdites par la loi. Combien de noirs, combien d'arabes en France ? Nul ne peut exactement le savoir. Une évidente certitude : le peuple des basanés forment la classe sociale la plus pauvre de la société.


À Paris, ils sont majoritaires dans les premiers métros du matin, sur les chantiers, à l'entretien des hôpitaux et des TGV, chez Mc Do et Uber... dans tous les petits boulots mal payés. On ne les voit jamais dans les beaux quartiers, les club huppés, dans les embouteillages des départs en week end, dans les stations de sport d'hiver...
Aux côtés des travailleurs déplacés de Pologne et de Roumanie, ils forment la cohorte des prolétaires précaires et des chômeurs en alternance.


Pourtant, dans l'élection présidentielle qui s'annonce serré, leurs votes seront déterminants. Sur les 45,7 millions d'inscrits, les citoyens à peau noire ou basanée seraient plus de 4 millions. 
Dix pour cent du corps électoral ce n'est pas rien !

Cette communauté populaire mais non populiste largement anti Front National avait jadis permis la victoire de Chirac en 2002 et de François Hollande en 2012. Aujourd'hui, ces Français d'en bas sont désabusés et déboussolés. Alors devant l'urne, il est probable que leur choix sera dicté par leur appartenance à une catégorie de citoyens doublement discriminés.

Dans la course à l'Élysée, ils sont invisibles en tête d'affiche. On les aperçoit furtivement en arrière plan. Ils sont les accessoires discrets et muets indispensables à l'image subliminale de tolérance affichée par le candidat.
Chacun des onze présidentiables bichonne ses figurants de couleur qui seront pourtant bien mal récompensés. Au cours de ces vingt dernières années les ministres noirs se sont comptés sur les doigts de la main. Le score est plus encourageant pour les arabes. Il faut rendre justice à Nicolas Sarkozy qui a promu « des représentants visibles de la diversité » et à François Hollande qui a amplifié le mouvement. Mais dans les états majors des partis politiques et dans la haute fonction publique, le plafond de verre reste très bas. Les élites en proportion pourtant très nombreuses ne parviennent pas à percer. Combien d'ambassadeurs, de généraux, de procureurs, de commissaires, de recteurs...? Combien de distingués dans la dernière promotion de la Légion d'honneur ?
Aucun descendant des indigènes de la République n'est parvenu à réunir les 500 signatures requises auprès des 42 000 grands électeurs. Cheminade, Lassalle, Asselineau, ont fait le plein haut la main. Rama Yade qui a pourtant été à la rencontre de plus de 1000 maires n'a rassemblé que 353 soutiens et le Dr Kamel Messaoudi seulement 3.
À la porte du pouvoir, comme à la discothèque, les vigiles veillent. N'entre pas qui veut.


Cette discrimination politique concerne toutes les nuances de couleur de peau: l'africaine, la caribéenne, la réunionnaise, la calédonienne, la métis, l'arabe, la kabyle, la turque, l'asiatique … Ghettoïsés dans les banlieues, ils se révoltent parfois à l'occasion d'injustices policières, rarement pour revendiquer l'égalité et la fraternité car ces valeurs sont les leurs et ils se sentent citoyens blancs de peau et de conviction. Si le bulletin blanc existait, ils l'utiliseraient en masse pour dire leur attachement à la démocratie et leur indifférence pour des candidats tellement éloignés de leurs préoccupations.
Du côté de la bien pensance sans nuances, on se désole ouvertement mais on se félicite tout bas que les sans dents  polychromes soient inorganisés. Les gonfaloniers de la diversité : Désir, Belgacem, Khomri, Placé... n'ont d'ailleurs jamais revendiqué le rôle, ils ont au contraire savamment gommé leur identité culturelle. Dati, Ben Guigui et Kadri se sont lamentablement déconsidéré. D'autres, plus dignes sont resté fidèles à leur culture comme Taubira, Bareigts, Pau-Langevin et Lurel... de son côté, Fleur Pelerin a carrément levé le pied.

Conscients de l'enjeu de ce réservoir à suffrages, les candidats redoublent tous de câlineries savamment ciblées.
Côté noir : Hamon s'engage à « Faire battre le cœur des Outre-mer » ; Fillon liste 25 propositions ; Macron offre 200 000 billets d'avion à prix cassés depuis les îles (incluant la Guyane) ; Le Pen annonce des policiers et des douaniers...
En hologramme ou en Airbus, tous les candidats ont fait le voyage pour annoncer aux oubliés du bout du monde que Paris allait enfin s'occuper d'eux. Dans cette débauche de promesses le programme émancipateur de Mélenchon fera sans doute basculer le vote des indécis dans les territoires en révolte et en métropole.
Côté arabe : Macron a eu le toupet d'aller négocier - avec succès - le soutien du pouvoir algérien. Pour autant, il est incertain que les discrètes consignes d'Alger soient suivies par les binationaux. François Fillon pour sa part, ménage al Assad (que les candidats s'appliquent à prénommer familièrement Bachar) et promet de réviser nos relations avec la monarchie saoudienne. Cela prouve qu'il ne leur doit rien. Tout cela est insuffisant pour convertir.
L'important suprême, c'est l'insupportable colonisation Israélienne. Lorsque l'on sait la sensibilité de la communauté arabe pour la cause de cette injustice qui s'aggrave de jour en jour depuis 50 ans, il est probable que dans son immense majorité elle donnera son vote à l'un des trois candidats de gauche ayant au moins pris l'engagement de reconnaître l'État Palestinien.


Par conséquent, la double fonction tribunitienne et de concorde du parti de la « France Insoumise » est en posture de rallier la majorité de la communauté des discriminés. Toutefois, si Jean Luc Mélenchon ne parvenait pas à se qualifier, il serait imprudent de compter à nouveau sur les citoyens issus de la diversité  pour faire barrage au Front National au second tour.


vendredi 31 mars 2017

Voyages au salon du livre 2017

Le salon du livre de Paris rassemble chaque année dans une halle gigantesque de la Porte de Versailles une pitance abondante pour lecteur compulsif. Pendant trois jours, ce lieu lugubre devient la plus grande librairie du monde : 1200 exposants, 160 mille visiteurs... Perdu au milieu de cet océan de savoir on se sent comme un misérable petit savant de peu de choses.

Au centre de l'exposition, les grands éditeurs exhibent des milliers de titres empilés sur des plateaux ou sagement alignés le long de rayonnages sans fin. Dans tous les coins, des auteurs à succès dédicacent aux chalands ravis le « livre dont on parle ». 

Fuyons.

Le pavillon du Maroc est à l'honneur. Tout y est sobre mais élégant. On y croise le regard du vieux Ben Jelloun et le sourire de la jeune Slimani. Une foule joyeuse et compacte empêche de s'approcher.

Dans le calme d'une allée moins fréquentée, la littérature coréenne étale quelques unes de ses trop rares traductions. Un éditeur a eu l'idée de rassembler les meilleurs pages des auteurs contemporains sur le thème de la nourriture. Car en Corée, le manger est l'expression d'un art quotidien trois fois renouvelé ; oublier d'y consacrer quelques passages ôterait au livre toute saveur. Benjamin Joinau et Simon Kim ont compilé à l'Atelier des Cahiers les traductions de 34 textes par 26 auteurs sous le titre « Manger cent façons ». Trois cents pages à savourer sans modération, y compris celles consacrées aux ragoûts de chiens à la gelée de glands.

Plus loin, des hôtesses affables expliquent le fonctionnement de curieuses bornes littéraires. L'objet ressemble à un parcmètre mais avec trois boutons verts : 1, 2 ou 3 minutes. Vous appuyez et le robot vous crache un ruban d'écriture de la largeur d'un smartphone. Cette expérimentation est destinée aux lieux publics. Le concept est à peaufiner car ni le format ni la texture du papier ne facilitent l'usage auquel je pense.

Voici le stand généreusement achalandé du Québec. Ce n'est pas un pays, c'est l'hiver, celui des poètes et des troubadours, celui de Gilles Vigneault 
Là bas, on dit d'un gars souriant qu'il sèche ses dents. Celui qui m'aborde est Shannon Desbiens de chez Les Bouquinistes à Chicoutimi, une petite ville logée au bout du monde, à cinq heures de char de Montréal. L'an dernier, la belle province lui a décerné le prix d'excellence des libraires. Ce n'est pas rien ! C'est son premier voyage à l'étranger. Il découvre Paris et les bizarres cousins français. Il me conseille un livre pour chaque main.

« Le nid de pierres » de Tristan Malavoy aux éditions du Boréal est un roman qui ne ressemble à aucun autre. Frigorifiant, ensorcelant, réveillant les peurs enfantines. Le lecteur est pris au piège. Impossible de fermer l'oeil sans achever ce bouquin funeste, ensorcelant, épatant.
« Le poids de la neige » de Christian Guay-Poliquin édité par La Peuplade est une histoire simple et dépouillée. Le narrateur gravement blessé sur une route verglacée est recueilli dans un hameau isolé. Le vieux Mathias le soigne dans sa cabane dénudée. Huit clos imposé dans l'interminable attente du dégel, du retour de l'électricité et des provisions. Récit glaçant des douloureuses journées sans fin d'un paralysé dépendant de son prochain. Simple, monacal, épuré, magnifique.

Quelques jours après mes pérégrinations, mes provisions de lecture sont épuisées. Je me demande à quoi ressemble le printemps qui pointe en ce moment au Québec ? Jadis, Marie Perreault m'avait dit au revoir d'une drôle de façon,

Si tu marches comme hier
au rythme de leur pas,
tu verras des frontières
me séparer de toi.

Si la chanson s'arrête
ou ton bonheur s'éteint
ou la vie est trop bête
pour qu'on n'en sache rien,

Reviens, nous oublierons
que c'est lourd et c'est long
une musique à refaire,
sur des paroles d'hier
...