lundi 3 juin 2019

Pourquoi la révolution tunisienne est une exception

« Démocratie, aristocratie, ploutocratie...toutes ces craties -là se valent. Il n'y a qu'une seule bonne cratie : c'est la théocratie ». Mais, s'empressait d'ajouter ironiquement Clemenceau. « À condition qu'il y ait un theos » La formule désabusée résume les états d'âmes de ceux qui en 2011 ont cru que le printemps arabe avait fleuri. De cet espoir déçu il ne reste que son incubateur : la Tunisie, vaillante résistante aux assauts de la réaction. C'est une singularité dont il faut peut-être aller rechercher l'explication dans les profondeurs de son histoire.

La mémoire de l'histoire
Il y a trois mille ans, à Carthage, une assemblée du peuple légiférait et commandait à tous, y compris aux généraux. Au terme de siècles de batailles, les romains ont détruit cette civilisation que la reine Elyssa-Didon avait osé fonder. Ils ont effacé la mémoire des exploits de celle qui portait deux prénoms à une époque où les femmes étaient affublées d'un numéro. Athènes et Rome étaient machos. Ce ne sont pas seulement les armées d'Hannibal qu'ils craignaient mais aussi cette forme de cratie républicaine et femen, genèse de notre moderne démocratie. L'Histoire, propriété des vainqueurs, a occulté les sept cents printemps de gloire et de prospérité carthaginoise. Par la suite, la Berbérie devenue Tunisie - appellation récente dérivée de l'ancienne Tunez faubourg de Carthage - , a méthodiquement été domestiquée par des envahisseurs venus de tous horizons. Est-ce la déesse Tanit qui a réveillé les gènes de la cathagocratie qui sommeillaient dans l'ADN des révolutionnaires tunisiens de 2011 ?

Allaherie
Le gouvernent du peuple, par le peuple et pour le peuple selon la formule d'Abraham Lincoln c'est l'égalité des droits, la reconnaissance des minorités, la liberté d'expression, le respect de l'alternance... En tout cela, la Tunisie est irréprochable. Laborieusement mais avec détermination la constitution a été loyalement approuvée et les échéances électorales respectées. Pourtant, à chaque scrutin, la participation recule. La conversion à l'électocratie est en panne, le taux de participation est l'un des plus faible dans le monde. Alors que 66% de la population est branché sur Facebook, seulement un électeur inscrit sur trois s'est déplacé lors des dernières élections municipales. Est-ce pour autant un échec ? Après tout le « like » est une expression politique tout comme la clameur de la foule qui crie « dégage ». Pas une journée sans manifestation: 1305 mouvements de protestations collectives recensés par la FTDES pour le mois d'avril dernier. La souveraineté est dans la rue. Le peuple se méfie des scrutins trop longtemps truqués qui délèguent des représentants caméléons préoccupés par leurs seules petites affaires personnelles. Alors pour aller à la pèche aux suffrages, les quelques 200 partis politiques font appel au sauveur suprême. Tout comme en France où ils se convertissent à l'écologie, ceux de Tunisie bondieutisent leur programme pour mieux draguer l'électorat islamiste. L'Allaherie est-elle pour autant une perversion de la démokratiya ?


Demokratiya
Il n'existe pas de mot pour traduire en arabe, demos-kratos (pouvoir-peuple) jonction de deux signifiants grecs. Démokratiya est un hellénisme dénué de sens. Pourtant, d'autres termes ont été arabisés comme musika, cinema... ou traduit comme république par jamhouriya rassemblement, peuple; employé pour la première fois dans son sens moderne par Bonaparte en Égypte. Mais pour un arabophone unilingue, le mot « démokratiya », c'est de l'hébreu codé car dans sa langue, chaque mot est décliné à partir d'une racine de trois lettres, base de toutes recherches dans le dictionnaire. Alors au mieux, « democratiya » est une marque déposée à l'étranger qui renvoie à un mode de gouvernance malicieux venu d'ailleurs. Aucun des grands leaders de histoire politique du monde arabe - et pour cause - ne l'employait. À Tunis, Tripoli, Le Caire, Damas, Manama, Sanaa...et hier encore à Khartoum et Alger, la foule scandait horriya « liberté », karama (dignité), adala (justice) , silmya (pacifique) rarement demokratiya. Mais à l'inverse de la rue, tous les hommes politiques emploient ce mot à tous propos. Chacune de leurs phrases en est truffé. C'est à celui qui s'en gargarisera le mieux. Cet appel de détresse subliminal à des recettes de gouvernances importées est sans doute une manière de stigmatiser un régime fragile qui penche vers la militocratie, la cleptocratie, l'anocratie ou démocrature...vilains néologismes qui sont autant de menaces pour la liberté.

La Tunisienne
Cinq cents ans après la fondation par une femme de la république délibérative de Carthage, Aristote inventait la démocratie machiste qui écartait le genre « mauvais » au prétexte que « la femelle est un mâle mutilée ». Il faudra patienter des siècles pour que dans le monde, une citoyenne soit autorisée à mette un bulletin dans l'urne : en Suède en 1718, en Corse en 1755.... en France en 1945.
Entretemps en Ifrikya, Dihya la Kahina régna de 688 à 703. Elle libéra les côtes de Carthage et repoussa les envahisseurs Omeyades jusqu'à Gabès aux portes du désert de Libye avant d'être contrainte de capituler face aux barbares à Tabarka au nord de l'actuelle Tunisie. Hélas, de cette glorieuse épopée, l'histoire qui appartient aux hommes n'a pas retenu grand chose. Il faudra attendre le milieu du 20ème siècle pour que la Berbérie se libère à nouveau.


Le 25 juillet 1957, au Palais du Bardo, la monarchie était abolie et la république tunisienne proclamée. Des cohortes de femmes (aucune n'était voilée) emmenées par la militante féministe Radhia Ben Ammar Haddad défilaient devant les photographes pour embrasser Bourguiba. Très vite, l'homme providentiel qui sait l'histoire de son pays va libérer la Tunisienne. Il impose la contraception, autorise l'avortement, généralise l'enseignement. C'est une révolution sans pareil dans le monde. En France, Marianne attendra l'après mai 68 pour que lui soit reconnu le libre usage de son corps ; alors qu'en Tunisie, par la volonté d'un visionnaire, la femme cessait d'être une marchandise que l'on achetait, cloitrait, répudiait en toute légalité. Aujourd'hui, la Tunisienne, est la femme la plus libre du monde arabe et pas seulement. C'est une combattante exigeante et vigilante aguerrie par des années de lutte pour la parité et l'égalité des droits. Sans elle, la révolution tunisienne n'aurait pu éclore, sans elle, elle ne saurait perdurer. La femme est le seul avenir de l'homme arabe, il ne sera pas libre tant qu'il ne l'aura pas libérée.





lundi 22 avril 2019

Al Ula le fabuleux roman à 100 milliards de la France Arabie

 Le premier roman de tous les temps en Arabie saoudite a été écrit il y a tout juste soixante ans  par une femme native de La Mecque. Samira était fille de l'unique chirurgien du Royaume et mère de Dodi, celui-là même qui en 1997 dans le tunnel de l'Alma à Paris aura l'ultime élégance d'accompagner Lady Diana dans la mort. L'écrivaine était la soeur d'Adnan, milliardaire de l'armement et l'heureux propriétaire du plus beau yacht des mers le « Nabila » ; celui-là même qui sera vendu à Donald Trump avant d'être racheté par le Prince Al Walid ben Talal. Comme le grand monde est petit ! Fermons la parenthèse. En 1959 Samira alors âgée de 23 ans publie au Liban Waddat amali, « L'adieu à mes espoirs ». Au Caire, à Bagdad et à Damas, c'est un succès parmi les intellectuels arabes qui lisaient autre chose que le Coran. Samira Bint al Jazirah al Arabiya ( Samira fille de la péninsule arabe) éditera aussi en 1974 à Beyrouth le premier magazine féminin de langue arabe « Al charkiya » (l'Orientale) et sera élue Présidente de l'Union des Femmes Arabes. Elle quittera brutalement le monde douze années plus tard laissant à ses lecteurs le souvenir de nouvelles aux titres désespérants : « Souvenirs larmoyants ; Gouttes de larmes ; Funérailles de roses... » Cette romancière qui cachait soigneusement son identité sous un pseudonyme se nommait Samira Khashoggi. C'était la tante de Jamal, le journaliste assassiné au consulat d'Arabie d'Istanbul. C'est sans doute pour célébrer l'anniversaire de la naissance du roman en Arabie que le Royaume saoudien emprisonne à tour de bras les écrivaines qui osent écrire. Combien sont-elles à gratter le mur de leur geôles ? À subir l'humiliation, l'injure, le viol ? Le cas d'une d'entre elles est emblématique de la terreur que vivent les intellectuelles dans ce pays.

Loujain al-Hathloul est une jeune femme dont la famille a grandi en France, à Paris et à Toulon où son père officier de marine encadrait il y a vingt ans, la formation des quelque huit cents marins saoudiens des frégates françaises du programme Sawari. De ces années passées au pays de Voltaire elle a conservé de mauvaises pensées : de liberté, d’égalité, de fraternité, de justice…Bref son esprit a été corrompu. En 2014, de retour en Arabie Saoudite, elle ose prendre le volant, ce qui lui vaut 73 jours de cellule. Quelques années plus tard, le roi accorde l'autorisation aux femmes de conduire, mais pour bien montrer que le bon vouloir royal n'avait pas été influencé par les militantes féministes, il les persécute de plus belle. Alors Loujain al-Hathloul s'expatrie. Brillante sociologue polyglotte, elle s'installe aux Émirats Arabes Unis et s'inscrit à la Sorbonne d'Abu Dhabi où elle se croyait à l’abri. Mais il y a dix mois, elle est interpellée sans ménagement et conduite manu militari à un jet privé qui décolle vers l'Arabie. Au même moment, son mari Fahad al-Buthairi, un comédien à l’humour noir ravageur, est arrêté à Amman en Jordanie. Il est menotté, cagoulé, jeté dans un avion et livré à ses bourreaux comme un colis. On est sans nouvelle de lui depuis.
Le mois dernier, Loujain al-Hathloul a comparu avec d'autres militantes devant une cour criminelle. Le huit clos avait été décrété « par soucis du respect de la vie privée des accusées » a tenu à préciser le porte-parole du procureur, ajoutant sans pouffer que la justice saoudienne ne pratiquait aucune discrimination et que les femmes seraient traitées de la même manière que les hommes. Et pour contrecarrer la campagne d'indignation médiatique qui se préparait, le tribunal a libéré « à titre provisoire » et pour raison de santé, trois des onze militantes accusées. Celles-ci étaient à peine rentrées dans leur foyer que des membres de leur famille étaient discrètement pris en otage. Ainsi Salah al-Haidar est allé prendre en prison la place libérée par sa mère Aziza al-Youssef. Le fait que Salah soit binational Saudi-US n'a rien changé car Trump n'a pas même levé un sourcil.

Un mot de trop peut conduire en prison.  Un nombre indéterminé de militantes des droits humains, de blogueuses, d'écrivaines, d'étudiantes, de professeures sont détenues sans inculpation ni explication, la plupart du temps dans des lieux tenus secrets. Dans « ce pays où la femme n'est jamais majeure » un mot de trop peut conduire en prison rapporte la journaliste Alia Malek dans l'Orient-Le Jour. La répression qui cible les femmes est un nouveau moyen de terreur pour le pouvoir qui tient ainsi en laisse toute la population masculine qui tremble à l'idée que l'on pourrait martyriser sa mère, sa fille, son épouse, sa soeur. Lors d'un débat public au salon du livre de Riyadh, le professeur Anas al Mazrou qui avait osé demander en quel lieu étaient incarcérées les militantes des droits humains a été immédiatement interpellé. On est sans nouvelle. Il s'est évaporé comme s'il n'avait jamais existé. Manal al Sharif, la Jeanne d'Arc du permis de conduire qui est réfugiée en Australie résume le dilemme : « be quiet and get killed, or speak up and get killed »
La passivité unanime de la société civile internationale est affligeante. Les cris d’indignation sont rares, alors il faut les saluer. Les parlementaires norvégiens et canadiens (aucun français?) ont proposé Loujain al-Hathloul, Nassima al-Sadah and Abdullah al-Hamid  pour le Prix Nobel de la Paix. Dans le monde arabe ou seule la petite Tunisie est libre, il faut applaudir le courage de l'Association des Femmes Démocrates Tunisiennes qui à l'occasion d'une escale du Prince ben Salman à Tunis a déployé sur la façade de leur immeuble un calicot avec sa caricature brandissant un fouet pendant que le Syndicat des Journalistes Tunisiens déroulait une banderole montrant MBS armé d'une tronçonneuse. Enfin, le Président de l'illustre université de théologie de la Zitouna de Tunis (fondée en 737) a récemment refusé de décerner au roi d'Arabie un doctorat honoris causa expliquant à la télévision que ce diplôme n'était pas monnayable comme un banal pot-de-lait (sic).

L'argent de la diversion La France de Notre-Dame est silencieuse. Elle cultive ses valeurs à la corbeille, vend en douce des armes pour de mauvaises causes et tient des propos de camelot. Macron entérine les belles paroles sans conséquences lancées en l'air par Hollande en levant son verre lors d'un dîner rituel « Quand un homme est persécuté, quand un homme est humilié… la mission de la France, c'est de dire que cette victime persécutée, elle est française. Elle est française, pas par la nationalité, pas par les papiers, elle est française parce qu'elle souffre, parce qu'elle est seule » Dans la réalité est moins lyrique : comment satisfaire un client en or infréquentable sans choquer l'opinion au risque de perdre les élections ?
Pour assurer le service après-vente de l'Arabie, des ouvrages et des articles sur commandes font régulièrement la promotion de la royauté, ils vantent la « modernité » l'esprit de « réforme » « les bouleversements » qui transformeront  le royaume des ténèbres  en pays de cocagne à l'horizon 2030. Ils convainquent les crédules mais renforcent le sentiment de navrance de la plupart des Français. À coup de millions, les agences de communication tentent de re-dorer le royal blason saoudien. Elisabeth Badinter, Présidente du conseil de surveillance et principale actionnaire de Publicis ne semble pas troublée par ses ambiguités. Elle tarde à suivre l'exemple décent de ses nombreux collègues milliardaires américains qui depuis l'assassinat de Jamel Khasoggi ont mis en harmonie leurs actes avec leurs discours et ont rompu tous liens avec le régime toxique saoudien 
L'Arabie fait feu de tous bois pour séduire la France car la France est symbole de toutes les vertus. Son amitié est gage d'honorabilité. MBS rêve d'attirer à Riyad : le Louvre, la Sorbonne, Saint-Cyr, le festival de Cannes, la Joconde et la statue de Charles de Gaulle...bref tous les symboles de la France mère des arts des armes et des lois. Le Prince veut que les grands sportifs, les artistes, les intellectuels, les scientifiques français viennent en nombre se prélasser dans ses palaces climatisés. Il vient à coup de millions, d'attirer le Dakar qui en 2020 se courra en Arabie, et fera sortir Daniel Balavoine de sa tombe. Toute cette gesticulation n’efface pas l'image détestable du royaume « un pays qui est probablement dans les derniers au monde dans l'échelle des droits de l'homme » selon Me Michel Tubiana, Président de la Ligue des droits de l'homme.

L'affaire du siècle Le plus incroyable des projets de promotion du label Saoud est sans conteste celui conclu sans tambour ni trompette entre Macron et MBS au cours de leur dernière rencontre à Paris l'an dernier. Il concerne la mise en valeur d'une zone archéologique de la région de Médine qui s'étend sur une surface équivalente à celle de la Belgique : « Considérant le souhait du Royaume d'Arabie saoudite de protéger, de développer et de promouvoir, en partenariat avec le Gouvernement de la République française, les sites historiques majeurs du gouvernorat d'Al Ula, notamment le site archéologique de Madain Saleh inscrit par l'UNESCO au patrimoine mondial, afin de faire de ce gouvernorat une destination touristique internationale... Les Parties conviennent de collaborer étroitement pour la conception et le développement conjoints d'un projet ambitieux et innovant ayant pour objectif l'interconnexion des centres urbains, l'optimisation des zones rurales, la conformité des institutions scientifiques, culturelles, touristiques et éducatives aux normes internationales et la concrétisation de l'excellence française dans ces domaines.... symbole du partenariat d'exception unissant le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du Royaume....La Partie saoudienne fournit toutes les ressources financières raisonnables nécessaires aux fins du projet... la Partie saoudienne rémunère l'Agence ( qui sera crée par la partie française) pour l'ensemble des missions, contributions ou services... »
Ya salam ! C'est l'un des plus spectaculaires marchés jamais conclus. L'Etat français s'engage à mettre en valeur un immense territoire à l'étranger sans autre contrepartie que celle de faire rayonner l'excellence française. Bravo, bravo, bravo. Dans la foulée, le premier Ministre a autorisé par décret la création en France de l'Agence de développement d'Al-Ula et la souscription par l'État d'un modeste capital de 1 000 euros. Par un autre décret il a nommé Gérard Mestrallet, Président de ladite agence.

Gérard Mestrallet, ancien Président d'Engie, boulimique septuagénaire fut le totem    socialiste des patrons du CAC 40. Il cumule les missions et les conseils d'administration en France, en Chine, et même en Arabie. Le voici Résident Général d'une parcelle du royaume d'Arabie. Son objectif est d'accueillir avant dix ans dans ce territoire aride et hostile des millions de touristes. Le challenge est fabuleux et fait briller les yeux des PDG du BTP français. Des centaines de millions d'études sont à prendre et au bas mot 100 milliards de travaux à la clé. Les Saoudiens ont signé un chèque en blanc. Qui pourrait résister ? L'argent peut tout. L'iconique architecte Jean Nouvel s'est précipité. Mais affaire Khashoggi oblige, la discrétion est de mise. Pour l'instant, la fébrilité se limite à l'installation de l’administration et à la reconnaissance des sites en Arabie. Ce n'est pas une mince affaire car les vingt mille farouches bédouins du cru ne sont pas des bisounours. Alors, un partenariat bien trouvé a été envisagé avec Thalès mais seulement pour utiliser des satellites, des drones, et des dirigeables.
Les Saoudiens nous ayant habitué à nous méfier, on peut se demander si cette affaire ne fait pas partie de la formidable propagande destinée à distraire l'opinion de la guerre de la honte au Yémen et de l'oppression dont sont victimes les intellectuels du royaume. Le projet d'Al-Ula ouvre un « money pipe » au motif pacifiste de mettre en valeur des sites archéologiques merveilleux pour y attirer comme en Egypte les foules de touristes du monde entier. Qui pourrait le dénigrer ? Mais en attendant l'inauguration en grande pompe par MBS et Macron de ce mirifique chantier, on aimerait que Mestrallet, l'ancien patron de Suez aux allures de Ferdinand de Lesseps dont l'influence est si grande auprès du Prince, fasse libérer Loujain al-Hathloul.






mercredi 3 avril 2019

Le récit du siège de Sarajevo par l'ambassadeur Henry Jacolin

C'était au temps que les moins de quarante ans ignorent. L'ex- Yougoslavie était à feu et à sang. Serbes, Croates, Bosniaques s'entre-tuaient. Les casques bleus de l'ONU faisaient semblant de s'interposer. Le 20 heures présentait les belligérants en fanatiques d'une guerre de religion entre Serbes orthodoxes, Croates catholiques et Bosniaques musulmans. L'affaire était plus complexe..... Cet épisode tragique de la guerre froide était en réalité une vaillante résistance contre le réveil du fascisme.
Dans Sarajevo assiégée   Survivre était une loterie. Les habitants se faufilaient entre les blocs de béton et les containers placés en chicane aux carrefours. Protections aléatoires contre les fusils à lunette des snipers. De temps en temps, un obus sifflait précédant l'éclair et le tonnerre d'un obus qui venait fracasser la ville. Jusqu'à mille fois les mauvais jours ! On était comme des rats traqués, la trouille au ventre, la respiration bloquée, puis, avec le soulagement d'être vivant, venait la rage, la haine, le poing levé vers les collines assassines. La nuit, les soldats ivres de Mladic tiraient sans discernement jusqu'à plus soif. Vers une heure du matin, ils s'assoupissaient dans leurs tanières laissant aux deux cents mille Sarajeviens du fond de la vallée quelques heures de répit avant l'aube. Ceux qui ont vécu ces nuits d'enfer n'oublieront jamais l'épreuve durant laquelle la plupart des nerfs finissaient par craquer. Pas ceux de l'ambassadeur de France.
Henry Jacolin  L'impassible petit bonhomme fumait tranquillement sa pipe en toutes circonstances, il semblait traverser la guerre sans même la remarquer. Indifférent aux risques de mitraille, il entrainait les rares visiteurs dans une tournée de la vielle ville déserte, s'attardait devant la cathédrale, bavardait devant la mosquée, montrait les ruines de l'ancienne bibliothèque. Ses gardes du corps, des gendarmes et des policiers du Raid qui en avaient vu d'autres, notamment à Beyrouth, multipliaient les mises en garde qu'il n'écoutait pas. Un jour, qu'il venait de prendre place dans l'énorme quadriréacteur ukrainien affrété par l'ONU qui faisait la navette avec Zagreb, des tirs crépitent autour de la carlingue. Branle-bas de combat. L'avion de « Maybe Airline » roule et décolle en catastrophe. Harnachés contre la carlingue, les hommes ont la couleur vert trouille de leurs treillis, Jacolin mâchonne tranquillement sa bouffarde en lisant Le Monde. « Ah bon » dira t-il à l'officier navigant qui l'informe à l'arrivée que l'empennage avait été mitraillé. Comme aurait dit Pompidou, la diplomatie à Sarajevo était loin de l'exercice de la tasse de thé et des petits gâteaux.
Un récit de référence  Henri Jacolin, humble diplomate de métier a attendu près de trente ans pour livrer son retour d'expérience de négociateur en temps de guerre. Contrairement aux mauvaises habitudes que prennent les anciens ambassadeurs d'écrire des publireportages à la gloire de leurs banales missions dans des pays exotiques, l'ouvrage de 500 pages qu'il vient de publier, s'affranchit des anecdotes et des fioritures pour aller à l'essentiel : la diplomatie. C'est un compte-rendu méthodique, chronologique, précis, qui tient parfois du verbatim lorsqu'il rapporte ses entretiens avec les personnalités bosniennes et du relevé d'explorateur avec croquis à l'appui lorsqu'ils s'aventure hors de Sarajevo. Son livre s'adresse aux historiens, aux étudiants de sciences po et aux quelque soixante mille soldats français qui à tour de rôle pendant quatre vingt dix jours, ont servi de boucliers onusiens.
De la diplomatie avant toute chose  Le lecteur cherchera en vain les anecdotes croustillantes sur les personnalités parisiennes qui allaient se faire photographier en « héros » pour Paris-Match. Henri Jacolin écrit avec précision et sobriété. Il n'est pas du genre à se laisser emporter par les sentiments. En passant, il cite ses collaborateurs : Massoni, Galli, de Blinière, Falcon et ses gardes du corps qui l'avaient affublé du nom de code SEMA (son Excellence Monsieur l’Ambassadeur), une équipe fameuse dont la vaillance aurait bien mérité un chapitre. Jacolin en consacre un à sa courageuse épouse, familière comme lui de la langue des Balkans, que l'on voyait parfois trotter à ses côtés sans y avoir été obligée. Par pudeur sans doute, il tait la pétaudière parisienne de la cohabitation et les basses compromissions. BHL n'est même pas cité ! À l'inverse des people, aucun soldat ni diplomate n'a tiré notoriété de ses escapades en Bosnie Herzégovine. Henri Jacolin pas d'avantage, avec ses collaborateurs, il a fait son métier avec dignité, sans vanité. Il raconte comment. Tout simplement.
Le destin singulier de Jacolin  Il coulait des jours enviés comme ambassadeur de France aux îles Fidji quand Mitterrand décida subitement d'ouvrir une ambassade en Bosnie-Herzégovine (aujourd'hui on ferme les ambassades au premier coup de feu). Le Quai d'Orsay se souvint alors de ce locuteur en serbo-croate, spécialiste de Balkans. En huit jours de temps, il passera du meilleur au pire, du paradis à l'enfer. Très vite son analyse de la situation tranche avec la doxa des salonnards qui observent le théâtre de guerre sous les dorures parisiennes. Unique ambassadeur occidental en poste à Sarajevo (il y avait déjà un plénipotentiaire turc et un autre iranien) il est « installé » dans un Algeco protégé par des murs de sacs de sable. Il mange les rations que les casques bleus français veulent bien lui donner et couche sur un lit de camp. Ses messages écrits à la main sont dactylographiés et chiffrés hors de la zone de guerre. Il se console comme il peut  « Combien sommes-nous au Département, parmi ceux de ma génération, à avoir vu quelque chose qui ressemble au siège du ghetto de Varsovie ou à l’anéantissement de Dresde ? » Et puis, dans Sarajevo assiégé « L’arrivée de l’ambassadeur de France touche tous les cœurs »
Témoin de l'Histoire   Seul diplomate à échanger avec des dizaines de gens différents, sa mission n'est pas facile pour autant, car à Paris, un Président de gauche cohabite avec un Premier ministre de droite. « Justifier la politique de la France à l'égard de la Bosnie-Herzégovine relève de la gageure, provoquant au mieux la tristesse, au pire l'ironie la plus désespérée. » Enfin, le Quai d'Orsay lui fait l'aumône d'une poussive Land Rover blindée. Le voilà par monts et par vaux. Il veut tout voir, rencontrer tous les belligérants. Il est le seul à savoir, le seul à prévoir. Il adresse à Paris des télégrammes au titre prémonitoire « Chroniques d'un nettoyage ethnique annoncé » Il est pourtant difficile de recueillir des informations fiables « entre la Forpronu, qui pratique une sorte de langue de bois onusienne en minimisant souvent les situations et les incidents, et les belligérants qui n’hésitent jamais à tout dramatiser. »
L'extermination des musulmans   À Paris, on ne pourra pas dire que l'on ne savait pas, Jacolin consigne scrupuleusement : « selon le témoignage, oral et écrit que m’a confié un ressortissant de Srebrenica, les Serbes ont tué 3 000 personnes en dix jours. Ils ont rassemblé 500 personnes sur le stade et les ont emmenées vers l’école. Ils les ont tuées à l’arme à feu et en les égorgeant. Ce premier bilan du massacre se révélera par la suite bien plus épouvantable. 8 000 seront assassinés en juillet 1995 «  malgré les efforts du Général Morillon » L'ambassadeur est aussi témoin de l'horreur du ghetto de Mostar et de la poche de Bihac dont il rend compte méticuleusement. Au total, en Bosnie-Herzégovine il sera creusé 100 000 tombes. Enfin, en décembre 1995, sous la pression de l'opinion internationale indignée, les négociateurs finiront par imposer la paix qui sera signée à Dayton au terme d'un long processus auquel Henry Jacolin qui avait quitté son ambassade un mois plus tôt, n'était pas étranger. Il retournera 10 ans plus tard à l'invitation des rescapés reconnaissants qui le feront citoyen d'honneur de leur ville. En ce 6 avril 2019 qui commémore comme chaque année la libération de Sarajevo, les anciens auront une pensée particulière pour cet ambassadeur d'exception..

L'ambassadeur et le siège
Sarjevo 1993-1995
Par Henry Jacolin
Fauves Éditions
Pour commander ou télécharger 
http://www.fauves-editions.fr/index.asp?navig=catalogue&sr=7