vendredi 30 janvier 2026

La guerre d'Iran sans l'Iran

Du golfe Persique à la mer Rouge, c’est la géographie qui commande la guerre

Avant d’être stratégique, la guerre est géographique. Le golfe arabo-persique, le bien nommé, est la ligne de démarcation de la confrontation des empires. C’est une mer chaude, très salée, jamais bleue, rarement tumultueuse, ensachée entre des plages boueuses et des rochers sans charme assommés de soleil. Mille kilomètres de long environ, trois cents de large, qui se resserrent à cinquante lorsque ses eaux se mêlent à l’océan Indien par le détroit d’Ormuz. Ses profondeurs, ses abords, ses navires, tout est pétrole. C’est la plus grande station-service du monde. 

Le Golfe, une nasse stratégique inflammable

Côté arabe, sept pays — Irak, Koweït, Arabie saoudite, Bahreïn, Qatar, Émirats arabes unis, Oman — alimentent l’Occident en précieux liquide ; côté perse, l’Iran, sous blocus, vend son pétrole à la Chine.

Choisir cet endroit pour y livrer bataille est le cauchemar de tous les stratèges militaires. C’est une nasse hautement inflammable. La côte iranienne est peu habitée. La capitale, Téhéran, est à mille kilomètres. La côte arabe concentre cinquante millions d’habitants autour de villes-métropoles — Koweït, Bahreïn, Dubaï, Charja, Abu Dhabi, Doha — qui accueillent de surcroît autant de millions de touristes chaque année. Ce sont des ruches bourdonnantes de luxe et de richesses extravagantes où s’agglutinent les nouveaux fortunés du monde. Des bases aériennes US positionnées partout sont censées les protéger.

Mais si l’Iran est attaqué, les Pasdaran de la Révolution, qualifiés par anticipation de mouvement terroriste, craqueront une allumette. 

Trump est donc pris dans une double nasse : celle de la géographie et celle de sa vantardise. Comment s’en sortir ?

Le Yémen, verrou des routes maritimes

C’est un pays surgit du fonds des âge. Il est totalement méconnu. Depuis Arthur Rimbaud, Paul Nizan, Albert Londres, Kessel, Monfreid, peu s'y sont aventurés. N'y entre que celui qui y est invité. Le Yémen est le gardien de l’entrée de la mer Rouge, «  Bab el Mandeb ou Porte des lamentations  » celle qui permet aux pétroliers d’emprunter le canal de Suez et d’éviter un long détour pour contourner l’Afrique. Les tempêtes, les requins et les pirates y sont sans pitié. Le Yémen, c’est l’Afghanistan des Arabes : vallées inaccessibles, populations farouches. Son histoire est celle de guerres fomentées par l’étranger — Grande-Bretagne, Égypte, Arabie saoudite, Émirats arabes unis — jamais gagnées. Israël est son ennemi. Les États-Unis ont tenté de l’intimider, le Yemen a riposté. Depuis, nul navire de guerre ne s’aventure à passer au large de ses côtes.

En 2015, le Saoudien MBS a déclenché un déluge de feu. En vain. Dix ans plus tard il a été contraint de négocier. En riposte aux missiles yéménites qui ont frappé Israël, les Américains ont bombardé Sanaa et le port d’Hodeïda. En vain. Seuls, par des manœuvres sournoises de carotte et de bâton, les Émirats arabes unis ont réussi à mettre les pieds au Sud à Aden, Mukalla et sur l’île de Socotra.

L’enjeu des deux princes rivaux, saoudien et émirien, est la « pacification » d’un pays au sous-sol inexploité. Au surplus, l’Arabie convoite un corridor sécurisé vers l’océan Indien, alternative à ses ports vulnérables de la mer Rouge et du golfe Persique.

Socotra, perspective victoire sans risque

Le Yémen est l’irréductible pays « d'Astérix l'Oriental » qui a humilié tous ceux qui ont tenté de l'occuper et qui rêvent de revanche. Mais il reste une proie stratégique facile: l'île de Socotra. Les GI se couvriront de gloire sans autres risques que quelques piqures d'oursins. C'est un terre vierge peu peuplée, des plages sublimes, une végétation magnifique, le rêve pour tout promoteur de marinas de luxe et de villas entre mer et golf. Pareillement stratégiques et de toute beauté la vingtaine d'îlots mal protégés au Sud de la mer Rouge seront militairement et touristiquement confisqués au Yémen. Au final, une bonne affaire pour la famille Trump.

Les Américains n’oseront sans doute pas débarquer sur la côte du Yémen à Hodeïda, Aden ou Mukalla.Trop risqué. Ils délégueront aux mercenaires et aux supplétifs régionaux le sal boulot.

Djibouti, tour de contrôle stratégique

Dans ce scénario, qui viendra au secours du Yémen du Nord, enclavé et privé de ses débouchés maritimes ? Aucun pays arabe. Pas davantage l’Iran, allié spirituel des Houthis, qui préférera saisir l’occasion diplomatique d’éviter une guerre frontale. Trump et les ayatollahs ont un point commun : durer.

Reste l’imprévisible Djibouti. Ce caillou de la Corne de l’Afrique est la tour de contrôle des routes maritimes mondiales. Pas moins de cinq bases militaires étrangères s'y côtoient et s'entre espionnent  : les USA, la France où stationnent plusieurs milliers  mais aussi le Japon, l'Italie et surtout les installations chinoises à double usage de Doraleh qui peuvent accueillir des porte-avions. C'est un outil de projection majeur pour la Chine qui entend sécuriser l'intégralité de ses routes commerciales. C’est peut-être en ce lieu fragile ou au large d’Aden, qu’une étincelle jaillira — depuis une barque de pèche, un boutre, un sous-marin anonyme – sous la forme d'un drone, d'un missile venu de nul part...

De Gaulle qualifiait cette région de « compliquée ». Sans doute parce qu’aucune prévision ne s’y est jamais vérifiée !


mardi 27 janvier 2026

Au Sud, la guerre avant la guerre

Alors que l’Europe concentre son attention sur l’Est, un autre front plus discret mais tout aussi inquiétant se profile au Sud. Affaiblissement des alliances, guerre psychologique, basculement géopolitique de l’Afrique du Nord. 


La guerre a commencé

La France reçoit chaque jour des menaces verbales en termes de moins en moins voilés. De plus, elle subit des attaques cyber et des provocations dronistiques dont nul ne peut plus feindre d’ignorer l’origine. L’adversaire est l’Amérique de Trump, l’ennemie est la Russie de Poutine.

Nous sommes entrés dans la phase préparatoire sournoise et psychologique de la guerre. Celle où, avant de faire parler les armes, il convient de décourager l’adversaire, de le persuader de sa défaite prochaine, de réduire sa volonté à celle d’un vaincu d’avance qui l’amènera à refuser le combat et à accepter de se soumettre.


L’ordre international effondré

L’Amérique, en laissant tomber l’Ukraine et en kidnappant le dictateur du Venezuela, a adopté le comportement brutaliste des Russes et des Israéliens. L’ONU est moribonde, la colonisation du Groenland danois marquera la fin de l’OTAN et probablement celle de l’UE qui se retrouve déjà prise en étau entre l’autocratie impériale de Poutine et celle de Trump. Demain, avec les mêmes arguments, les territoires français des Caraïbes, de l’océan indien et du Pacifique seront « achetés » de gré à gré ou de force par Trump. 

L’Europe, tétanisée, se rétrécit dans des postures nationalistes de cavalier seul qui espèrent échapper à la mitraille ; chacun de ses membres mesure ses chances de tirer avantage du chaos ambiant ou d’une illusoire neutralité. L’heure est à l’égoïsme calculé.

Les Français veulent bien payer pour être défendus en fredonnant La Marseillaise à l’apéro, mais en aucun cas mêler leur sang à celui impur qui abreuvera leurs sillons. L’habitude a été prise que la solution est à portée de smartphone.


La Russie se prépare, l’Europe se disperse

La Russie prépare une offensive. Toute son industrie est mobilisée. Elle sera prête à enfoncer les lignes de défense des nations européennes dans deux ou trois ans. Ce n’est pas une fiction mais une réalité documentée par les observations des services d’espionnage d’une quinzaine de nations.

L’Allemagne se réarme précipitamment, les pays baltes et la Pologne sont en alerte ; leurs citoyens font des stocks de survie et creusent des abris. 

La France n’est pas inquiète. Sa priorité n’est pas la défense passive mais le pouvoir d’achat et les retraites. Elle croit en la dissuasion de son arsenal nucléaire comme jadis en sa ligne Maginot.


Le précédent de 1940 : une illusion fâcheuse

En 1940, il flottait le même air d’insouciance. Les optimistes comptaient sur les démocraties anglo-saxonnes et le formidable gisement de combattants de l’empire d’Afrique. Ils avaient vu juste.

Les premiers à mourir pour empêcher l’invasion nazie furent les soldats de la Coloniale, « la Force noire » : 500 000 volontaires des bataillons d’Afrique de l’Ouest et du Nord. Ceux du 4 régiment des tirailleurs tunisiens et du 26 sénégalais furent les premiers tués sur le sol français.
Quatre ans plus tard, Toulon, Marseille, Lyon… étaient libérés par des troupes algériennes et marocaines. Trente mille tombes dans les cimetières de l’Hexagone témoignent de leur sacrifice.

Demain pourtant, il est illusoire d’imaginer que des troupes africaines viendront au secours d’une France dont les nations amies se comptent à peine sur les doigts d’une main.


Le Sud, angle mort stratégique de la France

En cette actualité de guerre insidieuse mais pas encore meurtrière, tous les regards se portent sur le Nord et l’Est de l’Europe. Quelques-uns vers la mer Noire et la Turquie. Presque aucun vers la Méditerranée.

C’est une erreur stratégique. L’Afrique du Nord n’est plus sous influence française. Le Maroc est ancré à l’Amérique ; l’Algérie, la Tunisie et la Libye penchent vers la Russie.


Alger–Moscou : une alliance structurelle

L’importance des populations issues du Maghreb qui ont fusionné avec celles de France a occulté la rémanence de l’alliance entre Alger et Moscou. Au siècle dernier, les communistes ont soutenu les combattants algériens dans leur lutte pour l’indépendance. Il en est resté une solidarité qui ne s’est jamais estompée. L’affinité est d’autant plus grande que ces deux pays ont le même régime politique. L’Algérie est une démocratie populaire de façade ; les militaires gouvernent par procuration, «  c’est une armée-ÉtatChaque pays possède son armée ; en Algérie, c’est l’inverse » dénonçait Mohamed Harbi.

L’armée algérienne est principalement équipée de matériels russes. Les pactes de défense, les échanges réguliers et la communauté de vues politiques lient étroitement Alger à Moscou alors que les relations avec les États-Unis se limitent à la lutte antiterroriste sahélienne.

Par contagion, lorsqu’il gèle entre Paris et Moscou, le froid est perceptible entre Paris et Alger. Il ne peut pas y avoir simultanément chamaille chez les uns et lune de miel chez les autres. Les méthodes de câlinothérapie,  d’intimidation et de marchandage sont similaires. Les deux otages Christophe Gleizes et Laurent Vinatier sont les derniers exemples


Tunisie sous « Algérence » 

La Tunisie contre-révolutionnaire a scellé avec l’Algérie des accords tous azimuts, notamment militaires. L’opposition dénonce cette « Algérence » qui placerait le pays de Bourguiba sous  protectorat de son puissant voisin.

Alignées sur celles d’Alger, les relations diplomatiques entre Paris et Tunis n’ont jamais été aussi fraîches. Le dernier échange présidentiel documenté par le Quai d’Orsay remonte à plus de vingt mois. C’est du jamais vu depuis l’indépendance du pays en 1956. Tunis se détache à petits pas de son ancrage à l’Occident. Le Président Saied s’est rendu à Pékin en mai 2024 pour y annoncer un partenariat stratégique. À la même époque, il a fait le voyage à Téhéran. Les touristes iraniens sont depuis dispensés de visas d’entrée en Tunisie.


Fractures intérieures françaises

Dans les conflits qui menacent la France, quelle sera la posture de l’Afrique du Nord ? La question n’est pas anodine car dix pour cent de la population française ont des liens familiaux avec l’autre rive de la Méditerranée. La même proportion se retrouve dans la fonction publique et la défense nationale. Ceux-là pour la plupart feront leur devoir. Mais comment résisteront les autres aux pressions des pays d’origine ? Nourris aux ressentiments de l’Histoire, ils seront tentés d’y chercher une imbécile revanche.


Exploitations politiques et haines croisées

En France, l’extrême droite,  empêtrée dans les noirceurs de son histoire, cajole discrètement les empereurs. L’opinion publique n’est pas naïve. Le Rassemblement n’est pas National mais International, il est celui de Trump, Poutine et Netanyahou.  

Délesté comme par magie de son patrimoine génétique de milicien antisémite, le RN a remplacé les « judéo-maçons » d’hier par les « islamo-gauchistes » d’aujourd’hui. Sa cible préférée est l’Algérie où le pouvoir entretient en miroir un mémoriel tout aussi déformé. De part et d’autre, on nourrit l’illusion d’une revanche, sans toutefois mesurer qu’elle sera suicidaire. La propagation de ce climat de haine mine la cohésion et l’unité de deux populations que l’Histoire enchevêtrée et les bouleversement qui s’annoncent en Europe et dans le monde arabe devraient rapprocher. Cependant que Russes, Américains et Israéliens ont chacun de bonnes et de mauvaises raisons de jeter de l’huile sur le feu qui couve. Au Sud, c’est la guerre avant la guerre.

lundi 22 décembre 2025

Les captifs de Carthage



Dans l’indifférence quasi générale du monde libre, la Tunisie s’enfonce  dans l’abîme de la dictature d’un psychopathe que nul ne semble capable de guérir. 

Le pouvoir rend fou, c’est bien connu. Depuis six ans  le Président Saïed frappé d’amnésie a grignoté méthodiquement les libertés fondamentales qu’il a enseignées à l’université durant ses années de lucidité. Oublieux des principes élémentaires du droit, il pousse le cynisme jusqu’à faire valider ses lettres de cachet par des magistrats apeurés et serviles pour leur donner l’apparence de la légalité. Pire, pour accroître le sentiment de terreur au sein des familles, la répression cible les personnes âgées et les mères de famille qui osent appeler au retour de la démocratie.



Comparaison et frissons

Souvenons-nous de la Tunisie il y a quinze ans, un « Peuple s’éveille, qui dormait la veille… » Le monde entier applaudit alors cette révolution florale sans esprit de revanche ni bain de sang. 


Aujourd’hui, l’arbitraire est devenu la loi. La démocratie a muté en tyrannie. 

Pour traduire en images fortes cet état devenu totalitaire, imaginons la fiction d’un cauchemar similaire qui se serait abattu sur la France à la suite d’un coup d’État en 2021. 

Seraient condamnés à des peines de quatre à soixante-six ans de prison: Yaël Braun-Pivet, Gérard Larcher, Marine Le Pen, Rachida Dati, Éric Ciotti, Fabien Roussel, Olivier Faure, Roseline Bachelot et j’en passe.

Natacha Polony, Patrick Cohen, Élise Lucet, Pascal Praud, Edwy Plenel, Benoît Colombat et quelques autres journalistes seraient pareillement à Fleury Mérogis… Emmanuel Macron, François Hollande, Dominique de Villepin, François Fillon, Bernard Cazeneuve, condamnés par contumace seraient réfugiés à l’étranger. 

Imaginez !…la liste est longue à dresser car il faudrait y ajouter des poètes,  caricaturistes,  syndicalistes, industriels, banquiers, paysans… 

Selon les observateurs des droits humains, il y aurait en Tunisie plus de 400 prisonniers politiques. L’équivalent fictif en proportion de 2 500 en France. Au surplus, la dictature tunisienne ne frappe pas seulement les intellectuels et les élites, mais toutes sortes de « déviants » au point que la population carcérale a doublé entre 2021 et 2025.


L’amplitude de la terreur

Pour dénoncer l’ampleur des injustices, il ne suffit pas d’en documenter les excès. La liste des embastillés qui chaque jour augmente est insensée. Elle englobe l’intégralité des cadres politiques: gauche, droite, séculiers, islamistes… Les militants de la liberté de débattre n’existent plus que sous deux formes: incarcérés ou menacés de l’être.

Des milliers d’activistes ou simples bavards s’attendent à une possible arrestation arbitraire, pour un oui, pour un non, pour un poème, un tag, un tweet, un mot de trop sur WhatsApp, un ricanement sur TikTok. 

« Certains juges ont cessé de juger, ils exécutent » écrit l’ancien ministre tunisien des droits de l’Homme Kamal Jedoubi dans Le Monde. 

Ainsi en octobre dernier, un ouvrier agricole a été condamné à mort par un juge obséquieux. Le prévenu avait sur sa page Facebook injurié le chef de l’État. Ce qui est un crime inscrit dans le Code pénal !  Il faut reconnaître que par une extraordinaire mansuétude mais surtout pour faire taire l’unanime indignation, Saïed, quelques jours plus tard, lui a accordé sa grâce. 

Le calvaire du malheureux n’est pas fini pour autant car tout condamné libéré est un banni qui perd le droit de travailler, de voyager, de se soigner; il gagne celui d’être persécuté par une police zélée. Alors, pendant des années, ce citoyen déchu est à la charge de la charité de ses proches.


Tunisiens de France 

Il n’est pas un Tunisien qui ne souffre des affres de ce régime qui vicie l’air si doux de ce si beau pays. En absence de statistiques sérieuses, on estime que 20% des 12 millions de citoyens ont été contraints de partir s’installer à l’étranger pour des raisons économiques, mais aussi pour leur sécurité.

À Paris, dans un café je croise des amis d’enfance qui me font signe de venir me joindre à eux. Je compte: 30 + 23 + 12 = 65 ans ! Vous voulez que je m’assoie en compagnie de repris de justice ? Les concernés rigolent de mauvais coeur. Ils recomptent. Je ne me suis trompé que de trois ans sur la somme des peines de prison auxquels ils ont été condamnés. Mais ils ont d’autres affaires pendantes me disent-ils. Reviens dans une semaine, on aura dépassé les cent ! 

Ces « criminels » n’ont tué personne. Ils ont seulement exprimé leurs idées ! Intellectuels à la carrière brillante ils ont fui, abandonnant famille, amis, emploi, toute leur vie quoi. Ils sont désormais des réfugiés qui tendent la main pour obtenir un permis de séjour.

Pour ceux qui ont connu la Sorbonne ou Sciences Po au siècle dernier, les formalités sont longues et humiliantes. Ils sont dans la gêne et l’embarras mais n’osent pas se plaindre de leur inconfort. 

Ils pensent à leurs camarades d’infortune qui n’ont pu s’exiler à temps. Ils pensent à celles incarcérées dans la terrible prison de La Manouba où elles luttent contre la vermine et les cafards. Ils pensent à ceux qui dans les pénitenciers, sur une paillasse en béton, tuent le temps en récitant Verlaine ou le Coran. Ils pensent aux familles de leurs amis qui une fois par semaine se pressent au parloir grillagé puis au guichet de la prison pour remettre un ballot de linge propre et un couffin de nourriture. 

Ils ont mauvaise conscience d’être à Paris, au chaud, en sécurité. Dix fois par jour, il leur vient l’envie de se précipiter à Orly pour voler rejoindre leurs camarades d’infortune.

Difficile de les consoler en leur disant:  « patience, vous avez la vie devant vous ! » car ils sont pour la plupart âgés de plus de 70 ans !


Le chagrin et la pitié

À Tunis, notre aîné à tous, notre conscience morale, celui qui n’a jamais baissé la tête ni plié les genoux, l’avocat de toutes les injustices, a été jeté en prison. Ahmed Négib Chebbi n’a pas cillé à l’énoncé du verdict de 12 ans. Il est sagement rentré chez lui pour préparer ses affaires. Sur le pas de la porte de sa maison, cravaté dans son complet veston, valise à la main, il a attendu l’arrivée des matons. La foule compacte des indignés a retardé l’intervention des hommes cagoulés. Lorsque finalement ils sont venus, Si Négib ne s’est pas départi de son calme ni de son éclatant sourire. 

Noblesse oblige, il est issu de la lignée des Chebbi du nom de la tribu de Tozeur du grand Abou el Kacem Chebbi (décédé en 1934 à l’âge de 25 ans) dont les poèmes sont récités ou chantés dans tout le monde arabe. 

Avec l’arrestation de Me Ahmed Négib Chebbi, c’est l’histoire de plusieurs générations d’hommes et de femmes progressistes qui entre en prison. 

Ahmed Néjib Chebbi a 81 ans. 

Il a rejoint son « jeune » frère Issam Chebbi, 71 ans, incarcéré depuis deux ans. 

Tous deux ont été condamnés à l’issue d’un procès stalinien qui pour tenter de convaincre le bon peuple d’un complot sioniste a dans la foulée condamné par contumace Bernard-Henri Lévy à 33 ans de prison. Le philosophe a réagi discrètement par un texte magnifique .


Cibler l’âge et le genre

Tout comme celle d’Alger à laquelle Carthage est inféodée, la dictature tunisienne tente d’attribuer la responsabilité du délabrement économique du pays à des « ennemis de l’intérieur » instrumentalisés par l’étranger. En toute légalité apparente et sur le fondement d’une légitimité acquise par le vote de moins de 10% des inscrits qui l’ont plébiscité, le président Saïed a instauré un véritable « terrorisme d’État » dont la fonction première est de généraliser la peur.


Traditionnellement en pays musulman, le vieillard et la femme bénéficient de la considération unanime valant mansuétude et quasi impunité des autorités. Pas en Tunisie.

Le doyen des incarcérés est le Président du Parlement démocratiquement élu. Il a 84 ans ! Dans la cour du pénitencier  le chef du parti islamiste échange fraternellement avec tous les autres leaders politiques de droite et de gauche devenus par les terribles circonstances du moment des alliés à la vie… à la mort.

À la prison des femmes de La Manouba l’admirable courage et la solidarité aident à résister aux effroyables conditions d’incarcération documentées par une ancienne détenue de nationalité française qui a publié un témoignage glaçant.


Les militantes et les militants démocrates tunisiens sont des captifs. Ils sont les otages sans rançon d’un régime totalitaire qui demain sera assurément pulvérisé par le réveil du volcan arabe.  

Mais en attendant le crépuscule de Carthage, nul n’est à l’abri de l’humeur impitoyable du despote. 

Qu’ils me haïssent pourvu qu’ils me craignent disait Caligula.