mercredi 30 janvier 2019

Carlos Ghosn, une affaire d'États

Le mieux payé des polytechniciens français se prenait pour Zidane ou Depardieu. Il prétendait qu'il les valait bien. Son salaire d'une quinzaine de millions d'euros était pourtant très en deçà des cachets de stars et n'incluait aucune prime de risque. À tort, il pensait pouvoir se fier à son puissant conseil d'administration et ses fidèles comités de directions. C'était sans compter sur l'ingratitude et la perfidie des dirigeants de Nissan, filiale japonaise de Renault qu'il avait jadis sauvée de la faillite. Le premier des patrons français risque 15 ans de prison au Japon pour des peccadilles qui ne lui vaudraient en France pas même une contravention. Il clame son innocence. Nul ne l'entend. Les gaulois en gilets jaunes ou costumes gris qui copinent avec Bernard Tapie l'accablent : « C'est un profiteur, un saigneur de prolos. Qu'il reste au cachot ! »
Mais à Davos, les Pdg premium méditent sur les risques nouveaux que la jurisprudence Ghosn fait désormais peser sur leur sécurité. Le droit pénal des affaires soudainement globalisé va restreindre leur liberté de voyager et leur imposer des mesures de protection inédites.

Renault de malheur
Louis Renault, le génial fondateur du groupe éponyme aurait pu entrer au Panthéon, il est mort à Fresnes déshonoré et ruiné. Quelques années plus tard, Georges Bess tombait sous les balles d'un commando manipulé qui pensait venger le militant ouvrier Pierre Overney. Carlos Ghosn subit le sort, pour l'instant moins cruel, de cette lignée de destins tragiques d'une entreprise qui porte la poisse. Ingrats ou envieux, les 200 000 salariés en France et leur 300 000 collègues dispersés dans le monde, paraissent savourer la vengeance d'avoir été payés moins que lui.
Il faut reconnaître que l'homme n'a jamais soigné son image de patron ténébreux ni son look de patriarche levantin au menton levé. Pas du genre à organiser des fêtes sur un yacht avec des politiciens et des intermédiaires de haut vol ; il fuyait les médias, déclinait les projecteurs de Drucker, Ruqier, Ardisson ; il vivait en famille, entouré d'amis d'enfance, au Brésil, au Liban et en France. L'establishment parisien n'aimait pas ce patron polyglotte très diplômé aux résultats éblouissants. L'Élysée et Matignon le tenaient à distance. Contrairement au fondateur de Renault qui avait été fait Grand'Croix sous le Front Populaire, le Président du plus grand groupe mondial d'automobiles n'était en France décoré qu'à minima. L'Élysée, pour éviter son ombre, le plaçait en bout de table. Bah ! Finalement, que les nippons aient donné une leçon d'humilité à l'arabe n'a pas fâché !
Pourtant, les circonstances de son arrestation, les chefs d'accusation et les conditions de sa détention après deux mois d'incarcération commencent à soulever une certaine indignation. Le patronat prend avec quelques retards la mesure des conséquences du traquenard savamment tricoté par Nissan. Cette affaire pointe la vulnérabilité des intérêts économiques supérieurs de la France et la faiblesse de ses gouvernants. Jamais les Japonais n'auraient osé incarcérer un tycoon russe, américain, chinois, israélien ou même turc sans s'attirer des ripostes économiques et politiques immédiates et cinglantes.

Faillite de l'intelligence économique française
Le monde de l'entreprise et particulièrement celui des multinationales n'est pas celui des bisounours mais des prédateurs sans scrupules. Tous les moyens légaux et en marge de la légalité sont bons pour éliminer ou déstabiliser un concurrent. Carlos Ghosn était un praticien de l'intelligence économique. Il savait que son groupe et sa personne étaient en permanence menacés. Il avait multiplié les pares-feux. De nombreux cercles de protections composés d'experts du renseignement étaient censés assurer sa sécurité. Mais la guerre économique devient inégale quand un Etat étranger s'en mêle. Elle change alors de dimension. L'élimination de Ghosn ne révèle pas une compétition violente entre Nissan et Renault mais entre le Japon et la France (composante importante de l'industrie automobile européenne). Dans cette affaire tout comme dans d'autres du passé comme Alcatel, Alstom, Areva, Lafarge... l'État français pêche par son absence de vision et son asthénie qui le rend incapable de défendre les fleurons de son économie.
On disait jadis « quand Renault éternue, la France s'enrhume », aujourd'hui le symptôme est bien plus inquiétant. Ce n'est pas la paix sociale qui est menacée mais l'avenir industriel. Le silence des autorités témoigne d'une sous évaluation des enjeux à moins qu'elle ne résulte d'une sidération face à l'incroyable défaillance de ses services.

L'ombre de la mafia
La face cachée de l'Empire du Levant c'est sa mafia, la plus puissante au monde. Au delà des folklores de tatouages et doigt coupé, les Yakuzas sont des « militants associatifs » ayant pignon sur rue qui entretiennent des liens politiques fusionnels avec l'ultra droite nationaliste. En 1999, Carlos Ghosn avait vite diagnostiqué les causes principales qui menaient Nissan vers la faillite. Son premier combat avait été de traquer et de chasser les Yakusas de l'entreprise. Comment aujourd'hui ne pas soupçonner leur participation active au complot ? Cela expliquerait que les services de sécurité et de veilles stratégiques abondamment secondés par des officines de tous bords n'aient rien soupçonné. Pendant des mois, les cadres de Nissan ont pu accumuler les pièces d'un dossier à charge visant à faire arrêter leur patron et son adjoint américain ( très vite libéré sous caution), et ceci en étroite complicité avec les autorités judiciaires japonaises sans qu'un seul espion français ne s'en aperçoive. Sauf à imaginer l'inimaginable que Paris ait abandonné Ghosn à son sort, cela démontrerait que la mafia Yakuza du Japon est une force supranationale capable de détrôner les rois de l'industrie mondiale. Les Yakusas ont-ils pris leur revanche sur le samouraï français ? Un expert résume leur influence par cette formule : «  Yasuka, c'est Goldman Sach avec des fusils » Cette affaire est  une affaire d'États. 

La jurisprudence du rapt de Pdg
Cette procédure du chantage est récente, elle a déjà été utilisée avec succès par le Prince Ben Salman d'Arabie (soutenu par Trump) qui a séquestré des milliardaires avant de les libérer contre rançon. Dernièrement, à la demande de la justice américaine, la directrice financière de Huawei Madame Meng Wanzhou était interpellée à Vancouver. Elle est l'otage de la guerre commerciale entre la Chine et Trump et du bras de fer entre le Canada et Donald. La loi trumpienne du hard business est en train de métastaser sur la planète.
Comment se protéger ? Cette préoccupation qui n'a pas été évoquée à la tribune de Davos reste au centre des apartés dans les salons dorés. D'aucuns se demandent pourquoi le Pdg de Renault n'a pas bénéficié de l'immunité qu'aurait pu lui accorder son principal actionnaire. Attendons nous à apprendre demain que les dirigeants des 1 600 sociétés françaises à participation d'État réclament la délivrance d'un passeport diplomatique ou de service. Car après tout, Benalla homme d'affaires stagiaire, n'a t-il pas fait la tournée des mafiocraties en toute impunité grâce à ses sésames de plénipotentiaire ?

dimanche 25 novembre 2018

L'aéro-diplomatie de ben Salman en Tunisie et Algérie

La diplomatie ne peut s'affranchir des contraintes de la géographie. L'Argentine est à 20 heures d'avion de l'Arabie. Cette distance est infranchissable sans escale. Le Prince Mohamed ben Salman (MbS) s'est donc trouvé face à un banal problème de plan de vol pour se rendre au G20 de Buenos Aires jeudi prochain.

Pas question de se poser en Europe où le protocole eut exigé une rencontre au sommet. Or, ni Macron, ni May, ni le roi d'Espagne ne montraient d'empressement pour recevoir inopinément le prince sanglant. En Afrique du Nord, si le Président algérien Bouteflika a fait un signe du doigt qui a été positivement interprété, son voisin le roi du Maroc a retenu son enthousiasme, arguant une indisposition passagère et la charge de son agenda. Seul, le Président salafiste de la Mauritanie s'est précipité pour dérouler le tapis rouge.

En Tunisie, à Carthage et à la Kasbah, on a levé les bras au ciel. Mais les caisses étant vides, il était difficile de faire la fine bouche. Pour quelques milliards de plus mais à contre cœur, l'encombrant touriste sera finalement le bienvenu. Devant l'aérogare pavoisée aux couleurs croisées du sabre et de la liberté, Président et chef de gouvernement seront sagement alignés avec les corps constitués. Les sourires seront crispés. Ce sera la première fois que MbS serrera la main d'autant de démocrates arabes. La contagion est improbable.

Au retour d'Argentine, le problème de la logistique aéro-diplomatique se posera à nouveau.
À moins que d'ici là, MbS ne soit retenu par la justice dans quelque pays vertueux ! C'est une extravagante hypothèse qui fait les délices de la presse algérienne...et la notre.


jeudi 22 novembre 2018

En attendant l'accolade entre Macron et ben Salman au G20

Le meurtre abject du consulat d'Istanbul a révélé la sinistre face d'une médaille à l'effigie du prince sanglant Mohamed ben Salman dont l'avers est la guerre du Yémen. Il est l'expression d'une politique délibérée d'un État qui gouverne par l'effroi.

Permis d'assassiner
La plupart des chefs d'États détiennent le privilège exorbitant de pouvoir décider de tuer en toute impunité au prétexte de lutte contre le terrorisme. Les Américains admettent la pratique de « meurtres ciblés », les Israéliens parlent de « prévention ciblée », les Français « d'opérations homo » (pour homicide). Hollande en aurait ordonné 40, Obama plus de 300, le record serait détenu par Netanyahou. Quel est le « score » des Russes, des Chinois, des Pakistanais et des autres ? Il n'existe aucune estimation à l'échelle mondiale. 
Ces meurtres dans l'ombre pour des mauvaises raisons d'état soulèvent des questions de droit dont les limites de tolérance par l'opinion des réseaux sociaux mondialisés ont sans doute été atteintes avec le martyr de Jamal Khashoggi.

La politique de la terreur
La longue préméditation, le lieu et le mode opératoire attestent que le crime avait pour objectif de terroriser. Le banal accident de voiture ou la rupture d'anévrisme provoqué n'ont sans doute jamais été envisagés car ce sont des procédés de « civilisés ». MBS ne recherchait pas seulement la neutralisation d'un opposant mais l'exemplarité d'un supplicié. « Rapportez moi la tête de ce chien » aurait-il ordonné. Pour que chacun comprenne que nul en aucun lieu n'est à l'abri de mes foudres a t-il peut-être ajouté. Le message a été entendu au delà de ses espérances. De ce point de vue ce meurtre est un succès qui consacre MBS comme l'homme le plus redouté, donc le plus puissant de la terre. Cette stratégie du coup de folie imprévisible est sa marque. Il l'a employé en toute impunité pour envahir le Yémen, isoler le Qatar, kidnapper le Premier ministre libanais, enfermer, fouetter, torturer, étêter ses sujets...
Il y a 600 ans, Tamerlan massacra 5% de la population mondiale. Il sabrait pour édifier des pyramides de crânes. Au Yémen, ben Salman marche sur les pas de l'illustre sanguinaire Timouride. Kamel Daoud a raison, l'Arabie Saoudite est un Daech qui a réussi.

La France vénale
Le quasi génocide du Yémen par les armes et par la faim est couvert par la lâcheté internationale qui encaisse le prix de sa complicité : 110 milliards d'armements pour les États-Unis, 5 pour la Grande Bretagne, et des grosses miettes pour Israel, l'Afrique du Sud, la Russie, l'Ukraine, l'Italie... En France, 100 000 ouvriers et techniciens bien payés travaillent pour l'industrie de guerre de l'Arabie et des Emirats Arabes Unis. Les professionnels de l'armement argumentent : si ce n'est pas nous, d'autres profiteront de ces marchés aux marges fabuleuses. Le constat est déprimant. La nation de la proclamation des principes vertueux est avant tout vénale.
Contrairement à ses partenaires européens il est vrai plus prospères - Suède, Pays Bas, Wallonie, Finlande, Autriche, Allemagne -, et même l'infortunée Grèce, qui appliquent l'esprit et la lettre des traités sur les armes qu'ils ont ratifié, la France transgresse ses engagements et cherche à profiter de l'aubaine. Avec constance, les conseillers de Matignon et de l'Élysée murmurent à l'oreille du Prince « nous on ne vous laissera pas tomber, nous, on est des vrais alliés ».

L'axe Paris Riyad
La ministre de la guerre Florence Parly feint d'ignorer le carnage pendant qu'au Quai d'Orsay, Jean-Yves Le Drian a oublié d'entendre ce que rapportent les services de renseignement. La ligne diplomatique du gouvernement est celle des trois singes : pas voir, pas entendre, pas parler. Et par dessus le marché, discrètement elle censure. L'axe Paris Riyad est inébranlable au point d'avoir provoqué quelques frictions avec Berlin et Washington.
À propos du Yémen, Macron a refusé de suivre l'exemple de Merkel. Pour autant, la décision allemande de stopper ses livraisons à l'Arabie impacte les exportations françaises dont la plupart des systèmes sont motorisés outre Rhin. Et pour compenser la décision des Etats-Unis de clouer au sol les avions ravitailleurs saoudiens qui permettaient à l'Arabie et aux Emirats Arabes Unis de bombarder le Yémen, Paris a aussitôt proposé de renforcer la logistique française pour augmenter la disponibilité des Airbus MRTT vendus au Royaume.
Il ne faut pas confondre Yémen et Khassoggi argumente Macron. Sur le Yémen il a le toupet d'affirmer que l'Arabie agressée est en état de légitime défense « la France a une position claire qui d’ailleurs l’a conduite dès le début du conflit à échanger des informations et se tenir aux côtés de l’Arabie saoudite pour assurer sa sécurité face aux tirs balistiques dont elle faisait l’objet » ( Élysée avril 2018). Sur le meurtre du journaliste, il n'est pas loin d'adopter la dernier version abracadabrantesque d'une « opération incontrôlées des services de renseignements » avancée par les Saoudiens pour écarter la responsabilité de l'intouchable Prince héritier.

La descente aux enfers de MBS
Selon le Washington Post, l'enquête de la CIA démontre que Mohamed ben Salman, a personnellement ordonné l'assassinat de Jamal Khashoggi. Pour Trump, ce n'est pas probant.
On pourrait chercher dans cette affaire l'illustration des dissensions internes au sein de l'administration US ; entre ceux qui soutiennent inconditionnellement l'Arabie et ceux qui trouvent que les bornes ont été dépassées ; entre les démocrates qui ont profité des largesses saoudiennes et les républicains qui en réclament... L'important est que la majorité de l'opinion a pris conscience qu'elle ne pouvait plus flirter avec le diable quelque soient ses prodigalités et que pour conjurer le risque d'un nouveau 11 septembre, il fallait pouvoir compter sur des alliés fiables. La justice y pourvoira peut-être car si la famille Kashoggi dépose plainte aux États-Unis, l'avenir des ben Salman pourrait devenir très compliqué. 

Pour l'Amérique et le reste du monde des croyants, MBS s'est comporté en mécréant. Consternés, les musulmans observent que la terre sacrée du prophète est tombée entre les mains d'une dynastie de moins que rien. Car à l'ignoble découpage à la scie prémédité s'ajoute la profanation du corps de la victime par dissolution chimique. Haram ! Enfin, le prince bourreau a eu l'aplomb de convoquer les enfants de la victime  pour feindre la compassion, avant d'ordonner (pour se racheter ?) qu'on dise à La Mecque et à Médine des prières pour l'âme du défunt dissous. Hachouma ! Cette cascade d'ignominies l'exclut définitivement du monde des croyants.

Le rabibocheur à la manœuvre !
Bien téméraire sera celui qui le premier osera donner l'accolade à ben Salman. Le Prince sanglant n'est plus fréquentable. C'est un paria, un « Bachar », un « Kim Jong » première période. Il a réduit l'influence de son pays à celui du Soudan dont le Président Omar el Béchir, condamné il y a dix ans par la CPI reste depuis, par prudence, confiné dans son pays. Mais au lieu d'aller s'isoler sur son île des Maldives le temps de laisser passer l'orage, Mohamed ben Salman, encouragé par Trump et le clan des Israéliens de la Maison Blanche a annoncé qu'il participerait en personne au prochain sommet du G20 qui aura lieu à Buenos Aires dans une semaine. Fera t-il escale à Paris ?
Branle-bas de combat à l'Élysée où tous les diplomates sont sur le pont.
On attend avec impatience l'art et la manière que déploiera Macron pour restaurer l'honorabilité de son précieux client sur la scène internationale. À la table du G20, le Président français sera placé à coté du paria.


    https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2017/01/04/francois-hollande-et-le-permis-de-tuer_5057277_1653578.html
    https://ronenbergman.com/
    https://www.geostrategia.fr/droit-de-la-guerre-ou-guerre-du-droit-reflexion-francaise-sur-le-lawfare/
    https://www.letemps.ch/opinions/larabie-saoudite-un-daech-reussi
    http://prochetmoyen-orient.ch/retour-a-la-censure-en-france-ou-letrange-monsieur-araud/