Alors que l’Europe concentre son attention sur l’Est, un autre front plus discret mais tout aussi inquiétant se profile au Sud. Affaiblissement des alliances, guerre psychologique, basculement géopolitique de l’Afrique du Nord.
La guerre a commencé
La France reçoit chaque jour des menaces verbales en termes de moins en moins voilés. De plus, elle subit des attaques cyber et des provocations dronistiques dont nul ne peut plus feindre d’ignorer l’origine. L’adversaire est l’Amérique de Trump, l’ennemie est la Russie de Poutine.
Nous sommes entrés dans la phase préparatoire sournoise et psychologique de la guerre. Celle où, avant de faire parler les armes, il convient de décourager l’adversaire, de le persuader de sa défaite prochaine, de réduire sa volonté à celle d’un vaincu d’avance qui l’amènera à refuser le combat et à accepter de se soumettre.
L’ordre international effondré
L’Amérique, en laissant tomber l’Ukraine et en kidnappant le dictateur du Venezuela, a adopté le comportement brutaliste des Russes et des Israéliens. L’ONU est moribonde, la colonisation du Groenland danois marquera la fin de l’OTAN et probablement celle de l’UE qui se retrouve déjà prise en étau entre l’autocratie impériale de Poutine et celle de Trump. Demain, avec les mêmes arguments, les territoires français des Caraïbes, de l’océan indien et du Pacifique seront « achetés » de gré à gré ou de force par Trump.
L’Europe, tétanisée, se rétrécit dans des postures nationalistes de cavalier seul qui espèrent échapper à la mitraille ; chacun de ses membres mesure ses chances de tirer avantage du chaos ambiant ou d’une illusoire neutralité. L’heure est à l’égoïsme calculé.
Les Français veulent bien payer pour être défendus en fredonnant La Marseillaise à l’apéro, mais en aucun cas mêler leur sang à celui impur qui abreuvera leurs sillons. L’habitude a été prise que la solution est à portée de smartphone.
La Russie se prépare, l’Europe se disperse
La Russie prépare une offensive. Toute son industrie est mobilisée. Elle sera prête à enfoncer les lignes de défense des nations européennes dans deux ou trois ans. Ce n’est pas une fiction mais une réalité documentée par les observations des services d’espionnage d’une quinzaine de nations.
L’Allemagne se réarme précipitamment, les pays baltes et la Pologne sont en alerte ; leurs citoyens font des stocks de survie et creusent des abris.
La France n’est pas inquiète. Sa priorité n’est pas la défense passive mais le pouvoir d’achat et les retraites. Elle croit en la dissuasion de son arsenal nucléaire comme jadis en sa ligne Maginot.
Le précédent de 1940 : une illusion fâcheuse
En 1940, il flottait le même air d’insouciance. Les optimistes comptaient sur les démocraties anglo-saxonnes et le formidable gisement de combattants de l’empire d’Afrique. Ils avaient vu juste.
Les premiers à mourir pour empêcher l’invasion nazie furent les soldats de la Coloniale, « la Force noire » : 500 000 volontaires des bataillons d’Afrique de l’Ouest et du Nord. Ceux du 4ᵉ régiment des tirailleurs tunisiens et du 26ᵉ sénégalais furent les premiers tués sur le sol français.
Quatre ans plus tard, Toulon, Marseille, Lyon… étaient libérés par des troupes algériennes et marocaines. Trente mille tombes dans les cimetières de l’Hexagone témoignent de leur sacrifice.
Demain pourtant, il est illusoire d’imaginer que des troupes africaines viendront au secours d’une France dont les nations amies se comptent à peine sur les doigts d’une main.
Le Sud, angle mort stratégique de la France
En cette actualité de guerre insidieuse mais pas encore meurtrière, tous les regards se portent sur le Nord et l’Est de l’Europe. Quelques-uns vers la mer Noire et la Turquie. Presque aucun vers la Méditerranée.
C’est une erreur stratégique. L’Afrique du Nord n’est plus sous influence française. Le Maroc est ancré à l’Amérique ; l’Algérie, la Tunisie et la Libye penchent vers la Russie.
Alger–Moscou : une alliance structurelle
L’importance des populations issues du Maghreb qui ont fusionné avec celles de France a occulté la rémanence de l’alliance entre Alger et Moscou. Au siècle dernier, les communistes ont soutenu les combattants algériens dans leur lutte pour l’indépendance. Il en est resté une solidarité qui ne s’est jamais estompée. L’affinité est d’autant plus grande que ces deux pays ont le même régime politique. L’Algérie est une démocratie populaire de façade ; les militaires gouvernent par procuration, « c’est une armée-État…Chaque pays possède son armée ; en Algérie, c’est l’inverse » dénonçait Mohamed Harbi.
L’armée algérienne est principalement équipée de matériels russes. Les pactes de défense, les échanges réguliers et la communauté de vues politiques lient étroitement Alger à Moscou alors que les relations avec les États-Unis se limitent à la lutte antiterroriste sahélienne.
Par contagion, lorsqu’il gèle entre Paris et Moscou, le froid est perceptible entre Paris et Alger. Il ne peut pas y avoir simultanément chamaille chez les uns et lune de miel chez les autres. Les méthodes de câlinothérapie, d’intimidation et de marchandage sont similaires. Les deux otages Christophe Gleizes et Laurent Vinatier sont les derniers exemples
Tunisie sous « Algérence »
La Tunisie contre-révolutionnaire a scellé avec l’Algérie des accords tous azimuts, notamment militaires. L’opposition dénonce cette « Algérence » qui placerait le pays de Bourguiba sous protectorat de son puissant voisin.
Alignées sur celles d’Alger, les relations diplomatiques entre Paris et Tunis n’ont jamais été aussi fraîches. Le dernier échange présidentiel documenté par le Quai d’Orsay remonte à plus de vingt mois. C’est du jamais vu depuis l’indépendance du pays en 1956. Tunis se détache à petits pas de son ancrage à l’Occident. Le Président Saied s’est rendu à Pékin en mai 2024 pour y annoncer un partenariat stratégique. À la même époque, il a fait le voyage à Téhéran. Les touristes iraniens sont depuis dispensés de visas d’entrée en Tunisie.
Fractures intérieures françaises
Dans les conflits qui menacent la France, quelle sera la posture de l’Afrique du Nord ? La question n’est pas anodine car dix pour cent de la population française ont des liens familiaux avec l’autre rive de la Méditerranée. La même proportion se retrouve dans la fonction publique et la défense nationale. Ceux-là pour la plupart feront leur devoir. Mais comment résisteront les autres aux pressions des pays d’origine ? Nourris aux ressentiments de l’Histoire, ils seront tentés d’y chercher une imbécile revanche.
Exploitations politiques et haines croisées
En France, l’extrême droite, empêtrée dans les noirceurs de son histoire, cajole discrètement les empereurs. L’opinion publique n’est pas naïve. Le Rassemblement n’est pas National mais International, il est celui de Trump, Poutine et Netanyahou.
Délesté comme par magie de son patrimoine génétique de milicien antisémite, le RN a remplacé les « judéo-maçons » d’hier par les « islamo-gauchistes » d’aujourd’hui. Sa cible préférée est l’Algérie où le pouvoir entretient en miroir un mémoriel tout aussi déformé. De part et d’autre, on nourrit l’illusion d’une revanche, sans toutefois mesurer qu’elle sera suicidaire. La propagation de ce climat de haine mine la cohésion et l’unité de deux populations que l’Histoire enchevêtrée et les bouleversement qui s’annoncent en Europe et dans le monde arabe devraient rapprocher. Cependant que Russes, Américains et Israéliens ont chacun de bonnes et de mauvaises raisons de jeter de l’huile sur le feu qui couve. Au Sud, c’est la guerre avant la guerre.