Lorsqu'un homme de lettres algérien est élu à l'Académie française, l'écrivaillon blogueur franco-tunisien par voisinage de paysage, par fraternité de culture ou inconvenante vanité s'oblige à commenter. D'autant qu'à Alger, Tunis, Rabat c'est le silence. L'Afrique du Nord est indifférente à la proclamation de l'immortalité francophone d'un des siens. Ah si l'impétrant au lieu d'écrire de savantes et courageuses vérités avait poussé le ballon, gagné l'Euro-million ou marié la Kardashian ! Déjà, en 2005, l'élection de la grande écrivaine Assia Djebar avait été reçue avec la même indifférence. Sansal après Djebar et Senghor sera le troisième africain de l'histoire à rejoindre l'Académie. Ce n'est pas une petite gloire que de franchir ce plafond de verre haut comme le ciel ! Ne boudons pas notre admiration.
Aux grands Hommes sachant écrire, la France reconnaissante
L’Académie a pour mission « de donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences ».
Être élu à siéger Quai de Conti, c'est la dignité suprême, c'est le Panthéon de son vivant.
L’Académie française est une assemblée de notables lettrés en fin de vie, qui se régénère depuis 1635 par la volonté du cardinal de Richelieu selon un rituel immuable; le fauteuil vide de celui qui disparait est comblé par celui ou celle qu'élisent les survivants.
On dénombre 746 immortels dont moins d'une quarantaine bougent encore... provisoirement. Ils perpétuent la tradition de leurs prédécesseurs. Qu'un des quarante fauteuils vienne à être endeuillé, il est remplacé par un jeune de moins de 75 ans ! Boualem, qui a passé l'âge, par dérogation, succèdera à Jean Denys Bredin lequel avait pris la place de Marguerite Duras, première femme a être admise à l'Académie. Le plus illustre attributaire du fauteuil numéro 3 fut Georges Clemenceau, élu malgré lui à son corps défendant en 1918. Il refusa obstinément d'y poser son postérieur.
Élus pour l’éternité
Les candidats se bousculent au portillon tant est grande la vanité d'endosser l'habit brocardé, car au soir de l'existence il est la certitude réconfortante de funérailles en grande pompe avec l'hommage de la Nation. L'Académie française défie les lois de l'entropie, elle traverse les guerres et les révolutions, elle est éternelle, elle est caméléon ; elle a accueilli au cours de ces derniers siècles toute la diversité politique des élites du moment. Elle fut monarchiste, bonapartiste, républicaine, pétainiste, gaulliste, giscardienne... Elle est encore un peu de tout cela mais aujourd'hui elle est au surplus passablement arc-en-ciel et modérément plurielle ; on y trouve des natifs de tous les continents. Il y a même deux arabes : le libanais Amin Maalouf et depuis quelques jours l'algérien Boualem Sansal.
Roman d’auteur
Je n'étais pas invité aux présentations, mais au hasard de mon oisiveté je baguenaudais au quartier Latin. Je me suis reposé sur le rebord du Quai de Conti entre deux coffres à bouquinistes, cependant qu'en face devant le dôme de l’Académie, se déroulait un événement que je ne pouvais qu'entrevoir mais que j'ai imaginé. Alors comme à mon habitude, sur mon carnet, j'ai élucubré.
Un petit groupe d'académiciens se pressaient sur le perron autour de celui qu'ils avaient élus quelques jours plus tôt à l'unanimité. Accueillant Boualem Sansal, Amin Maalouf a ouvert les bras et murmuré à l'oreille marhaba ! Puis à l'issue d'une conviviale et joyeuse cérémonie autour d'un délicieux buffet de petits fours, le Secrétaire perpétuel prenant la main de Boualem, le conduisit doucement vers le petit salon au coin de son vaste bureau, là où les tableaux, les rideaux et les tapis précieux étouffent les confidences.
À huit clos
Assis dans des fauteuils aux accoudoirs trop hauts qui leur faisaient hausser les coudes, devant une table où un simple bouquet d'épis de blé noué d'un ruban tricolore avait été posé et aussi une élégante bonbonnière remplie de chocolats et de pâtes de fruits, les deux hommes en recueillement s'attardaient dans une mutuelle contemplation. Pour rompre le silence, Boualem en essuyant du revers de la main une larme qui perlait sur sa joue dit d'une voix enrouée « Pardon Maître d'afficher sans pudeur mon émotion. Elle vous dit ma joie d'être ici avec vous… »
Pour l'interrompre, Amin leva doucement la main
« Il est de tradition entre académiciens de se donner du Maître, mais ici entre nous je ne suis pas le maître, mais l'élève ; et puis ce vouvoiement qui est de rigueur ne s'impose pas à notre intimité, il est étranger à notre langue maternelle d'origine – silence- qui est... le phénicien. Ne sommes nous pas tous deux héritiers de la Reine Didon ? »
Avec un sourire malicieux et pour mettre à l'aise son invité, le Secrétaire perpétuel qui n'avait toujours pas baissé la paume de sa main récita en arabe d'une voix douce une strophe d'Irada el Hayat (La volonté de vivre) du poète tunisien Abu Kacem Chebbi auquel répondit Boualem par quelques vers du Brésilien Chafik Maalouf : Toujours l’œil aux aguets, dans un battement d’ailes, ils quittèrent leur nid en chantant, ces oiseaux, dans l’espoir de revivre le bonheur d’autrefois...Le sourire éclaira la face des deux académiciens complices comme deux collégiens. Il savourèrent à nouveau un long moment de silence.
Puis, levant la tête, les yeux mi-clos comme pour chercher ses mots,, Boualem du bout de ses lèvres tremblantes fredonna quelques vers de Riyad Al Sumbati auxquels le perpétuel répondit en écho par un refrain de Bayram al Tounsi. Enfin, les deux académiciens entonnèrent à capéla « Y'a de la joie ». Ainsi, par cet hommage en ce lieu à Um Kalthoum et Charles Trenet, la fusion des deux langues s'épanouie en chantant.
L’étiquette et le protocole
Reprenant leurs esprits après cet intermède incongru, la conversation roula sur les préparatifs de la réception officielle de Boualem Sansal qui aura lieu l'été prochain, si le destin le veut bien.
Le fauteuil numéro 3 était occupé par le double maître en littérature et en plaidoierie Jean Denys Bredin. Selon les usages, le nouveau doit faire l'éloge du disparu. « Je ne suis pas juriste, mais je possède l'expérience d'un repris de justice ! » ironisa Boualem que les 360 jours de cachot à Alger ont aguerri.
Il devra aussi préparer un discours de réception, sorte de confession littéraire et philosophique que les militants de l'Histoire falsifiée ne manqueront pas de scruter à la loupe pour y trouver prétexte à pugilat. L'écrivain qui a toujours été libre de ses mots n'a pas l'intention de les retenir en ces circonstances.
Il devra aussi se choisir un costume. La tenue pour les cérémonies solennelles est codifiée. Bottines et pantalon noirs, chemise et nœud papillon blanc que recouvre une veste en queue de pie sombre ornée de feuilles d'olivier en soie verte enchâssées de broderies au fil d'or. C'est un costume à cinquante mille euros qui sera financé par d’amicales souscriptions. Pour les sorties, une simple capeline en laine qui pour la circonstance, pourra être remplacée par le burnous dans lequel Boualem s'enveloppait pendant les froides nuits de sa captivité. L'accoutrement se complète obligatoirement d'un couvre chef en forme de ridicule bicorne (que l'on tient sous le bras); il ne saurait absolument pas être remplacé par une chéchia à pompon.
L’arme suprême
Enfin, l'accessoire intime indispensable à tout académicien est son épée, symbole de sa gloire, sur laquelle est gravée sa profession de lettré. Nul ne peut être dispensé de la porter sauf les académiciennes pacifistes qui lui préfèrent le coupe papier ou une simple broche de bijoutier.
On prête à Boualem l'intention de commander à l'armurier une réplique du sabre de l'Émir Abdelkader. Mais c'est aller au devant de difficultés ! Il existe en effet trois reliques de l'objet : l'épée de prise à la Smala, le sabre de la reddition, le yatagan offert par son fils. Ces tranchants qui n'attirent pas la curiosité des foules sont jalousement conservés dans des musées de province lesquels refusent obstinément de les restituer à l'Algérie. On se demande bien pourquoi !
Le facétieux Boualem Sansal dont il convient désormais en toutes circonstances de faire suivre le patronyme de la mention « de l'Académie française » pourrait aussi aller chercher l'inspiration chez l'immortel Maréchal Liautey du fauteuil voisin n°4 où siège maintenant le bien vivant Jean-Christophe Rufin.
Sansal osera t-il sur la lame de son épée graver le souvenir d'Abdelkader et de Liautey ? Il pourrait y ajouter une référence à Bourguiba (libérateur de la femme tunisienne) et le Maghreb s'en trouverait ainsi par l'Académie française fraternellement réconcilié.
Lourde de multiples symboles, l'élection du Soljenitsyne algérien ravivera la guerre des portes plumes et des claviers. Fera elle bouger les lignes ?
L'important n'est pas là.
Dans son discours en séance publique de décembre dernier, Amin Maalouf l'a très justement rappelé :
« Parfois les écrivains, après les pires épreuves, conçoivent leurs plus beaux livres »