lundi 3 juin 2019

Pourquoi la révolution tunisienne est une exception

« Démocratie, aristocratie, ploutocratie...toutes ces craties -là se valent. Il n'y a qu'une seule bonne cratie : c'est la théocratie ». Mais, s'empressait d'ajouter ironiquement Clemenceau. « À condition qu'il y ait un theos » La formule désabusée résume les états d'âmes de ceux qui en 2011 ont cru que le printemps arabe avait fleuri. De cet espoir déçu il ne reste que son incubateur : la Tunisie, vaillante résistante aux assauts de la réaction. C'est une singularité dont il faut peut-être aller rechercher l'explication dans les profondeurs de son histoire.

La mémoire de l'histoire
Il y a trois mille ans, à Carthage, une assemblée du peuple légiférait et commandait à tous, y compris aux généraux. Au terme de siècles de batailles, les romains ont détruit cette civilisation que la reine Elyssa-Didon avait osé fonder. Ils ont effacé la mémoire des exploits de celle qui portait deux prénoms à une époque où les femmes étaient affublées d'un numéro. Athènes et Rome étaient machos. Ce ne sont pas seulement les armées d'Hannibal qu'ils craignaient mais aussi cette forme de cratie républicaine et femen, genèse de notre moderne démocratie. L'Histoire, propriété des vainqueurs, a occulté les sept cents printemps de gloire et de prospérité carthaginoise. Par la suite, la Berbérie devenue Tunisie - appellation récente dérivée de l'ancienne Tunez faubourg de Carthage - , a méthodiquement été domestiquée par des envahisseurs venus de tous horizons. Est-ce la déesse Tanit qui a réveillé les gènes de la cathagocratie qui sommeillaient dans l'ADN des révolutionnaires tunisiens de 2011 ?

Allaherie
Le gouvernent du peuple, par le peuple et pour le peuple selon la formule d'Abraham Lincoln c'est l'égalité des droits, la reconnaissance des minorités, la liberté d'expression, le respect de l'alternance... En tout cela, la Tunisie est irréprochable. Laborieusement mais avec détermination la constitution a été loyalement approuvée et les échéances électorales respectées. Pourtant, à chaque scrutin, la participation recule. La conversion à l'électocratie est en panne, le taux de participation est l'un des plus faible dans le monde. Alors que 66% de la population est branché sur Facebook, seulement un électeur inscrit sur trois s'est déplacé lors des dernières élections municipales. Est-ce pour autant un échec ? Après tout le « like » est une expression politique tout comme la clameur de la foule qui crie « dégage ». Pas une journée sans manifestation: 1305 mouvements de protestations collectives recensés par la FTDES pour le mois d'avril dernier. La souveraineté est dans la rue. Le peuple se méfie des scrutins trop longtemps truqués qui délèguent des représentants caméléons préoccupés par leurs seules petites affaires personnelles. Alors pour aller à la pèche aux suffrages, les quelques 200 partis politiques font appel au sauveur suprême. Tout comme en France où ils se convertissent à l'écologie, ceux de Tunisie bondieutisent leur programme pour mieux draguer l'électorat islamiste. L'Allaherie est-elle pour autant une perversion de la démokratiya ?


Demokratiya
Il n'existe pas de mot pour traduire en arabe, demos-kratos (pouvoir-peuple) jonction de deux signifiants grecs. Démokratiya est un hellénisme dénué de sens. Pourtant, d'autres termes ont été arabisés comme musika, cinema... ou traduit comme république par jamhouriya rassemblement, peuple; employé pour la première fois dans son sens moderne par Bonaparte en Égypte. Mais pour un arabophone unilingue, le mot « démokratiya », c'est de l'hébreu codé car dans sa langue, chaque mot est décliné à partir d'une racine de trois lettres, base de toutes recherches dans le dictionnaire. Alors au mieux, « democratiya » est une marque déposée à l'étranger qui renvoie à un mode de gouvernance malicieux venu d'ailleurs. Aucun des grands leaders de histoire politique du monde arabe - et pour cause - ne l'employait. À Tunis, Tripoli, Le Caire, Damas, Manama, Sanaa...et hier encore à Khartoum et Alger, la foule scandait horriya « liberté », karama (dignité), adala (justice) , silmya (pacifique) rarement demokratiya. Mais à l'inverse de la rue, tous les hommes politiques emploient ce mot à tous propos. Chacune de leurs phrases en est truffé. C'est à celui qui s'en gargarisera le mieux. Cet appel de détresse subliminal à des recettes de gouvernances importées est sans doute une manière de stigmatiser un régime fragile qui penche vers la militocratie, la cleptocratie, l'anocratie ou démocrature...vilains néologismes qui sont autant de menaces pour la liberté.

La Tunisienne
Cinq cents ans après la fondation par une femme de la république délibérative de Carthage, Aristote inventait la démocratie machiste qui écartait le genre « mauvais » au prétexte que « la femelle est un mâle mutilée ». Il faudra patienter des siècles pour que dans le monde, une citoyenne soit autorisée à mette un bulletin dans l'urne : en Suède en 1718, en Corse en 1755.... en France en 1945.
Entretemps en Ifrikya, Dihya la Kahina régna de 688 à 703. Elle libéra les côtes de Carthage et repoussa les envahisseurs Omeyades jusqu'à Gabès aux portes du désert de Libye avant d'être contrainte de capituler face aux barbares à Tabarka au nord de l'actuelle Tunisie. Hélas, de cette glorieuse épopée, l'histoire qui appartient aux hommes n'a pas retenu grand chose. Il faudra attendre le milieu du 20ème siècle pour que la Berbérie se libère à nouveau.


Le 25 juillet 1957, au Palais du Bardo, la monarchie était abolie et la république tunisienne proclamée. Des cohortes de femmes (aucune n'était voilée) emmenées par la militante féministe Radhia Ben Ammar Haddad défilaient devant les photographes pour embrasser Bourguiba. Très vite, l'homme providentiel qui sait l'histoire de son pays va libérer la Tunisienne. Il impose la contraception, autorise l'avortement, généralise l'enseignement. C'est une révolution sans pareil dans le monde. En France, Marianne attendra l'après mai 68 pour que lui soit reconnu le libre usage de son corps ; alors qu'en Tunisie, par la volonté d'un visionnaire, la femme cessait d'être une marchandise que l'on achetait, cloitrait, répudiait en toute légalité. Aujourd'hui, la Tunisienne, est la femme la plus libre du monde arabe et pas seulement. C'est une combattante exigeante et vigilante aguerrie par des années de lutte pour la parité et l'égalité des droits. Sans elle, la révolution tunisienne n'aurait pu éclore, sans elle, elle ne saurait perdurer. La femme est le seul avenir de l'homme arabe, il ne sera pas libre tant qu'il ne l'aura pas libérée.





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