mardi 25 octobre 2022

Après l'Ukraine, le Magreb ?

On se focalise sur la guerre d’Ukraine dont nul ne discerne l’issue, et sur la terrible confrontation annoncée entre les Etats-Unis et la Chine. Pendant ce temps, l’actualité délaisse l’observation de la montée des tensions qui pourraient entrainer la France et l’Europe dans un conflit en Méditerranée.


Maghreb fracturé

Dans un article récent publié dans Le Monde, trois grandes signatures intellectuelles tunisienne, marocaine et algérienne - Sana Ben Achour, Leila Slimani, Kamel Daoud - évoquent le rêve d’union de leur nation. Car depuis la décolonisation et par la volonté têtue de leurs dirigeants, ces pays se regardent en chiens de faïence alors que leurs populations, malgré les frontières barbelées, ne cessent de renforcer leurs liens. De Benghazi à Tanger, de Bizerte à Nouakchott, les peuples - lorsqu’ils ne sont pas instrumentalisés - fraternisent dans une communauté de langue, de religion, de pratique sociale, d’échanges familiaux. Un Maghreb libre de toutes entraves de circulation et de commerce serait une puissance de 100 millions d’habitants dont le PNB de mille millards de dollars connaitrait une croissance spectaculaire. Cet ensemble constituerait un pôle puissant capable de peser à jeu égal sur l’échiquier mondial. C’est sans doute pourquoi les EU et les états européens se sont employés avec constance à semer la zizanie, sabotant toutes velléités de fusion dont les premières tentatives datent de Bourguiba et Boumedienne, il y a 50 ans ! Pour autant, l’Europe manoeuvre avec précaution car si un Maghreb unifié puissant lui ferait de l’ombre, un Maghreb en guerre fratricide menacerait la paix civile notamment en France où vivent de fortes communautés « d’origines » qui ne sauraient rester neutres.


Vers une guerre Maroc-Algérie ?

Les diplomates et les analystes mettent régulièrement à jour leurs évaluations sur les risques d’une confrontation militaire entre l’Algérie et le Maroc qui se disputent depuis 1979. La tension entre les deux pays culmine depuis que Trump en décembre 2020 a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en échange de l’engagement de Rabat de normaliser ses relations avec Israël. 

De part et d’autre, on observe une course à l’armement effrénée. Alger se fournit habituellement à Moscou, mais les Russes pour cause de guerre en Ukraine n’exportent plus d’armes ni de pièces détachées, par conséquent la capacité d’engagement de l’Algérie est très affaiblie.  Rabat qui achète du matériel aux USA, en Europe et en Israel serait en cas de conflit favorisé par la conjoncture. Mais quelle serait la posture de la France ? 

Gaz oblige, et dans l’espoir de méga contrats d’armement, Paris flirte à pleine bouche avec le régime algérien, - récemment, pas moins de 15 ministres ont accompagné Mme Borne à Alger -, mais boude ostensiblement le Maroc qui est pourtant son allié historique le plus fidèle en Afrique.

En coulisses, les hommes d’affaires et les diplomates temporisent et s’accommodent de la situation en maniant le double langage tout en guettant les signes de détentes.

Justement, le roi du Maroc a annoncé qu’il se rendrait au sommet de la Ligue arabe qui se tiendra à Alger le 1er novembre prochain . Est-ce l’amorce d’un dialogue ? Celui-ci pourrait se prolonger fin novembre à Djerba en Tunisie  au sommet de la Francophonie. À cette occasion, le Président tunisien Kaïes Saïed pourrait contribuer à rabibocher les frères ennemis si toutefois il parvenait au préalable à se réconcilier lui-même avec le roi du Maroc. Ce n’est pas gagné d’avance car Saïed est pétri d’orgueil et de maladresse. Mais c’est un maghrébin convaincu qui a inscrit dans la constitution promulguée l’été dernier l’appartenance de la Tunisie « au grand Maghreb arabe » (art 7)


Vers une guerre Égypte-Turquie ?

À cet optimisme raisonnable s’oppose la réalité explosive de la géopolitique régionale. 

La semaine dernière se tenait à Enfidha en Tunisie la seconde édition d’un salon de l’aéronautique et de l’armement. Les occidentaux ont singulièrement boudé cette manifestation sans grands enjeux commerciaux où les pays arabes sont venus exhiber leurs capacités opérationnelles devant les délégations d’armées africaines. Un observateur a relevé que ce salon a surtout servi de vitrine aux industriels de l’armement de Turquie. Chacun s'est souvenu que l’armée turque campe en Libye voisine à quelques centaines de kilomètres d’Hammamet. Elle participe à la guerre - encore froide - que se livrent les puissances pour l’exploitation des fabuleux gisements de gaz qui sommeillent au fond de la Méditerranée. 

Libyens et Turcs sont liés par des accords de défense qui ont permis au gouvernement Sarraj de repousser militairement son rival Hafftar soutenu par l’Égypte. Cependant que milices et  mercenaires continuaient de guerroyer, un nouveau traité a été signé il y a trois semaines entre la Libye et la Turquie pour délimiter leur zones de souveraineté maritime commune. Fureur de la Grèce, de l’Egypte et d’Israel qui contestent  la légalité de cet accord et menacent de défendre par la force l’espace marin contesté. Au surplus, solidaire de la cause palestinienne, Ankara s’oppose au projet de gazoduc sous-marin EastMed entre Israel, Chypre et la Grèce. 

Une coalition d’intérêts s’organise pour saborder l’entente Turco-Libyenne et saper l’ambition d’Erdogan d’imposer son pays comme plateforme de redistribution vers l’Europe du gaz provenant de Russie et de Méditerranée orientale. Le feu couve en Libye qui a déjà prouvé son aptitude à servir de champs de bataille par procuration.

On se souvient qu’en juin 2020 un incident grave révélé par le Président Macron avait opposé des navires turcs à une frégate de la marine française. D’autres ont suivi. Cette tension permanente qui n’a pour témoins que des clandestins africains qui se noient est susceptible de dégénérer. Dans l’éventualité d’un conflit, la Grèce et l’Egypte - liés à la France par des accords de défense - s’arment à tout va.

Déjà affectés par la guerre d’Ukraine, l’Europe et l’Otan se trouvent menacés sur le flanc sud où l’ouverture d’un front ne serait pas pour déplaire à Poutine. 

Volatile et inflammable, le grand jeu du gaz de Méditerranée ne fait que commencer.



https://www.lemonde.fr/afrique/article/2022/10/17/leila-slimani-kamel-daoud-et-sana-ben-achour-on-voudrait-nous-faire-croire-que-le-maghreb-n-est-qu-une-utopie_6146075_3212.html

https://www.africaintelligence.fr/afrique-du-nord/2022/10/19/les-firmes-turques-en-force-au-salon-aeronautique-iade,109836090-art

https://www.cfc.forces.gc.ca/259/290/22/305/Basly.pdf

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gazoduc_EastMed


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