lundi 22 décembre 2025

Les captifs de Carthage



Dans l’indifférence quasi générale du monde libre, la Tunisie s’enfonce  dans l’abîme de la dictature d’un psychopathe que nul ne semble capable de guérir. 

Le pouvoir rend fou, c’est bien connu. Depuis six ans  le Président Saïed frappé d’amnésie a grignoté méthodiquement les libertés fondamentales qu’il a enseignées à l’université durant ses années de lucidité. Oublieux des principes élémentaires du droit, il pousse le cynisme jusqu’à faire valider ses lettres de cachet par des magistrats apeurés et serviles pour leur donner l’apparence de la légalité. Pire, pour accroître le sentiment de terreur au sein des familles, la répression cible les personnes âgées et les mères de famille qui osent appeler au retour de la démocratie.



Comparaison et frissons

Souvenons-nous de la Tunisie il y a quinze ans, un « Peuple s’éveille, qui dormait la veille… » Le monde entier applaudit alors cette révolution florale sans esprit de revanche ni bain de sang. 


Aujourd’hui, l’arbitraire est devenu la loi. La démocratie a muté en tyrannie. 

Pour traduire en images fortes cet état devenu totalitaire, imaginons la fiction d’un cauchemar similaire qui se serait abattu sur la France à la suite d’un coup d’État en 2021. 

Seraient condamnés à des peines de quatre à soixante-six ans de prison: Yaël Braun-Pivet, Gérard Larcher, Marine Le Pen, Rachida Dati, Éric Ciotti, Fabien Roussel, Olivier Faure, Roseline Bachelot et j’en passe.

Natacha Polony, Patrick Cohen, Élise Lucet, Pascal Praud, Edwy Plenel, Benoît Colombat et quelques autres journalistes seraient pareillement à Fleury Mérogis… Emmanuel Macron, François Hollande, Dominique de Villepin, François Fillon, Bernard Cazeneuve, condamnés par contumace seraient réfugiés à l’étranger. 

Imaginez !…la liste est longue à dresser car il faudrait y ajouter des poètes,  caricaturistes,  syndicalistes, industriels, banquiers, paysans… 

Selon les observateurs des droits humains, il y aurait en Tunisie plus de 400 prisonniers politiques. L’équivalent fictif en proportion de 2 500 en France. Au surplus, la dictature tunisienne ne frappe pas seulement les intellectuels et les élites, mais toutes sortes de « déviants » au point que la population carcérale a doublé entre 2021 et 2025.


L’amplitude de la terreur

Pour dénoncer l’ampleur des injustices, il ne suffit pas d’en documenter les excès. La liste des embastillés qui chaque jour augmente est insensée. Elle englobe l’intégralité des cadres politiques: gauche, droite, séculiers, islamistes… Les militants de la liberté de débattre n’existent plus que sous deux formes: incarcérés ou menacés de l’être.

Des milliers d’activistes ou simples bavards s’attendent à une possible arrestation arbitraire, pour un oui, pour un non, pour un poème, un tag, un tweet, un mot de trop sur WhatsApp, un ricanement sur TikTok. 

« Certains juges ont cessé de juger, ils exécutent » écrit l’ancien ministre tunisien des droits de l’Homme Kamal Jedoubi dans Le Monde. 

Ainsi en octobre dernier, un ouvrier agricole a été condamné à mort par un juge obséquieux. Le prévenu avait sur sa page Facebook injurié le chef de l’État. Ce qui est un crime inscrit dans le Code pénal !  Il faut reconnaître que par une extraordinaire mansuétude mais surtout pour faire taire l’unanime indignation, Saïed, quelques jours plus tard, lui a accordé sa grâce. 

Le calvaire du malheureux n’est pas fini pour autant car tout condamné libéré est un banni qui perd le droit de travailler, de voyager, de se soigner; il gagne celui d’être persécuté par une police zélée. Alors, pendant des années, ce citoyen déchu est à la charge de la charité de ses proches.


Tunisiens de France 

Il n’est pas un Tunisien qui ne souffre des affres de ce régime qui vicie l’air si doux de ce si beau pays. En absence de statistiques sérieuses, on estime que 20% des 12 millions de citoyens ont été contraints de partir s’installer à l’étranger pour des raisons économiques, mais aussi pour leur sécurité.

À Paris, dans un café je croise des amis d’enfance qui me font signe de venir me joindre à eux. Je compte: 30 + 23 + 12 = 65 ans ! Vous voulez que je m’assoie en compagnie de repris de justice ? Les concernés rigolent de mauvais coeur. Ils recomptent. Je ne me suis trompé que de trois ans sur la somme des peines de prison auxquels ils ont été condamnés. Mais ils ont d’autres affaires pendantes me disent-ils. Reviens dans une semaine, on aura dépassé les cent ! 

Ces « criminels » n’ont tué personne. Ils ont seulement exprimé leurs idées ! Intellectuels à la carrière brillante ils ont fui, abandonnant famille, amis, emploi, toute leur vie quoi. Ils sont désormais des réfugiés qui tendent la main pour obtenir un permis de séjour.

Pour ceux qui ont connu la Sorbonne ou Sciences Po au siècle dernier, les formalités sont longues et humiliantes. Ils sont dans la gêne et l’embarras mais n’osent pas se plaindre de leur inconfort. 

Ils pensent à leurs camarades d’infortune qui n’ont pu s’exiler à temps. Ils pensent à celles incarcérées dans la terrible prison de La Manouba où elles luttent contre la vermine et les cafards. Ils pensent à ceux qui dans les pénitenciers, sur une paillasse en béton, tuent le temps en récitant Verlaine ou le Coran. Ils pensent aux familles de leurs amis qui une fois par semaine se pressent au parloir grillagé puis au guichet de la prison pour remettre un ballot de linge propre et un couffin de nourriture. 

Ils ont mauvaise conscience d’être à Paris, au chaud, en sécurité. Dix fois par jour, il leur vient l’envie de se précipiter à Orly pour voler rejoindre leurs camarades d’infortune.

Difficile de les consoler en leur disant:  « patience, vous avez la vie devant vous ! » car ils sont pour la plupart âgés de plus de 70 ans !


Le chagrin et la pitié

À Tunis, notre aîné à tous, notre conscience morale, celui qui n’a jamais baissé la tête ni plié les genoux, l’avocat de toutes les injustices, a été jeté en prison. Ahmed Négib Chebbi n’a pas cillé à l’énoncé du verdict de 12 ans. Il est sagement rentré chez lui pour préparer ses affaires. Sur le pas de la porte de sa maison, cravaté dans son complet veston, valise à la main, il a attendu l’arrivée des matons. La foule compacte des indignés a retardé l’intervention des hommes cagoulés. Lorsque finalement ils sont venus, Si Négib ne s’est pas départi de son calme ni de son éclatant sourire. 

Noblesse oblige, il est issu de la lignée des Chebbi du nom de la tribu de Tozeur du grand Abou el Kacem Chebbi (décédé en 1934 à l’âge de 25 ans) dont les poèmes sont récités ou chantés dans tout le monde arabe. 

Avec l’arrestation de Me Ahmed Négib Chebbi, c’est l’histoire de plusieurs générations d’hommes et de femmes progressistes qui entre en prison. 

Ahmed Néjib Chebbi a 81 ans. 

Il a rejoint son « jeune » frère Issam Chebbi, 71 ans, incarcéré depuis deux ans. 

Tous deux ont été condamnés à l’issue d’un procès stalinien qui pour tenter de convaincre le bon peuple d’un complot sioniste a dans la foulée condamné par contumace Bernard-Henri Lévy à 33 ans de prison. Le philosophe a réagi discrètement par un texte magnifique .


Cibler l’âge et le genre

Tout comme celle d’Alger à laquelle Carthage est inféodée, la dictature tunisienne tente d’attribuer la responsabilité du délabrement économique du pays à des « ennemis de l’intérieur » instrumentalisés par l’étranger. En toute légalité apparente et sur le fondement d’une légitimité acquise par le vote de moins de 10% des inscrits qui l’ont plébiscité, le président Saïed a instauré un véritable « terrorisme d’État » dont la fonction première est de généraliser la peur.


Traditionnellement en pays musulman, le vieillard et la femme bénéficient de la considération unanime valant mansuétude et quasi impunité des autorités. Pas en Tunisie.

Le doyen des incarcérés est le Président du Parlement démocratiquement élu. Il a 84 ans ! Dans la cour du pénitencier  le chef du parti islamiste échange fraternellement avec tous les autres leaders politiques de droite et de gauche devenus par les terribles circonstances du moment des alliés à la vie… à la mort.

À la prison des femmes de La Manouba l’admirable courage et la solidarité aident à résister aux effroyables conditions d’incarcération documentées par une ancienne détenue de nationalité française qui a publié un témoignage glaçant.


Les militantes et les militants démocrates tunisiens sont des captifs. Ils sont les otages sans rançon d’un régime totalitaire qui demain sera assurément pulvérisé par le réveil du volcan arabe.  

Mais en attendant le crépuscule de Carthage, nul n’est à l’abri de l’humeur impitoyable du despote. 

Qu’ils me haïssent pourvu qu’ils me craignent disait Caligula.

samedi 8 novembre 2025

L'Histoire contemporaine de Sébastien Lecornu

Comment évaluer la performance du nouveau Premier ministre autrement que par la comparaison avec un de ses illustres prédécesseurs ?


Prophétisant la gloire de son lointain descendant, Luis Mendès ajouta « de Franca » à son patronyme. Et c’est ainsi que 400 ans plus tard,  le plus estimé Président du Conseil des ministres de l’histoire des républiques sera Mendès France.

Comparaison n’est pas raison. D’ailleurs, Sébastien Lecornu ne porte pas un patronyme prestigieux et personne ne l’a encore moqué.


Avec Pierre Mendès France décédé quatre ans avant sa naissance, il partage des affinités de terroir. Vernon n’est pas loin de Louviers. En ce pays de bocage, les Normands, à l’inverse des Béarnais bavards, ne sont pas causeurs. Un mot est un mot, pas la peine d’en faire des kilos. 

Pour autant, jamais on ne tourne le dos. On est tolérant. Au bistrot, on se fiche de savoir si le cidre est de gauche, le calva de droite et inversement. P’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non. 

Entre Seine et Eure, chacun évite de se mêler des affaires du voisin. Celui qui a des terres est respecté à la mesure de ses hectares pourvu qu’il ne la ramène pas. 

L’habit n’est pas le marqueur social. Vous avez vu celui de Lecornu ? Godasses fatiguées, futal en tire-bouchon, veste étriquée sur une chemise en nylon ? À la fashion week du Palais Bourbon entre Cazeneuve et Ciotti, y’a pas photo ! 

Son regard en dit long. Furtif et de biais, le blanc masque la couleur des pupilles. Le salut est neutre, l’écoute attentive mais réduite à l’essentiel de la politesse. Pas du genre Chirac à traîner au comptoir, échanger sur la météo et taper dans le dos. Il passe sans s’attarder. On comprend qu’il a du boulot.


Le contraste est flagrant. Le casting est clivant. Dans l’hémicycle où il passe plus de temps qu’à Matignon, le machiniste occupe la place du petit baron. Ça détonne. Sobre, clair, économe de tout. Le 14 octobre  dernier le message est passé (sans 49.3), la classe politique unanime s’est rangée derrière ce chef du gouvernement qui joue habilement les second couteau. Après une fausse sortie, il a marginalisé le Président réduit à faire du tourisme aux États-Unis, en Égypte ou au Brésil. 

Vive la 4 ème République du passé, elle est porteuse d’avenir ! 

Les députés socialistes comme les macronistes, font semblant de s’opposer car ils craignent la dissolution. Tous savent que leur mandat dépend des désistements du second tour en leur faveur, de LFI pour les uns, du RN pour les autres. Quelques indécis hésitent encore à flirter ouvertement, mais tous cherchent à gagner du temps. Habile dans l’exercice de la répartition des concessions, le Premier ministre joue aussi la montre. Il n’a rien à perdre, il a tout à gagner. 


Comme si, fidèle à son image de passe-muraille, il en était complètement dépourvu, il se garde bien de laisser percer ses ambitions. C’est un habile louvoyant godilleur qui avance discrètement. Ses adversaires habitués à tonitruer sont décontenancés par ses chuchotements. 


Sébastien mise sur le temps long. C’est un adepte de la politique des petits pas. À 16 ans, il milite aux JDV (Jeune Droite de Vernon) de l’UMP avant de gravir les échelons de sa région et des cabinets ministériels dans l’ombre de Bruno Le Maire (Goncourt de l’économie). En moins de trois ans (2014-2017) il se propulse au gouvernement qu’il n’a depuis jamais quitté, sauf le temps d’une heure ou deux pour se faire nommer de nouveau. Il a successivement dirigé les ministères de l’Écologie, des Collectivités, des Outre-mer, avant celui des Armées. Il a servi six Premiers ministres. Sa carrière a-t-elle atteint le sommet de ses ambitions ? 


Qui peut croire qu’après Matignon il se retirera peinardement entre Château-Gaillard et la Roche-Guyon pour tweeter ses recettes de soupes aux poireaux ?

Lecornu, c’est le Mendès France de droite ! 

Allons Pierre sors du corps de Sébastien, tu es démasqué ! Ton virage à la droite de la gauche et à la gauche de la droite ne trompe personne en dehors des « humoristes » de la matinale de France inter. Les vieux de la vieille ont compris que tu attends la chienlit et que tu vises Charléty.


Reste à créer un mouvement politique: le Lecornisme ou Lecornuisme ? 

Pour rassembler, il faut cliver mais dans la simplicité. Mendès avait supprimé le vin en carafe dans les cantines et obligé les mômes à boire un verre de lait avant d’entrer en classe. Pourquoi ne pas s’en inspirer en légalisant la vente de shit bio à la sortie des lycées ? 

Plus spectaculaire serait de sauter dans un avion pour un aller retour en Nouvelle Calédonie comme le fit Mendes France à Tunis en 1954 et déclarer devant la foule rassemblée à Nouméa : « L’autonomie interne de la Tunisie Nouvelle Calédonie est reconnue et proclamée sans arrière-pensée par le gouvernement français...nous sommes prêts à transférer à des personnes et à des institutions  tunisiennes calédoniennes l’exercice interne de la souveraineté » 

Il est vrai que le verre de lait, l’indépendance de la Tunisie et la paix en Indochine n’ont pas assuré la longévité de Mendès à Matignon - seulement 8 mois - mais ils ont marqué pour longtemps la mémoire reconnaissante de ses contemporains. 


L’époque est à l’austérité, Monsieur Lecornu est grêle, pauvre en cheveux et en verbes, tout en lui exprime l’épargne et la sobriété. On ne l’imagine pas au soir du second tour de la présidentielle aller faire le beau dans un bistro super chic, ni parader dans la cour du Louvre. Si son ministre de l’Intérieur intercepte les escadrilles de boules puantes qui ne manqueront pas de le cibler, un boulevard le conduira à l’Élysée.

Face à une classe politique qui passe son temps à détailler la gabegie et à se chamailler à propos des retraités de demain et des riches d’aujourd’hui, il a martelé la formule mémorable du je-nous-vous : « je propose, nous débattons, vous votez » sans ajouter le ils…paieront. C’est en apparence un habile abandon de son pouvoir qui lui permet avec élégance d’occulter la responsabilité de son ami Macron « Mozart de la finance (2015) »


Mais pour se hisser à l’Élysée, il faut être le sauveur des catastrophes annoncées. Les droites ont monté en épingle la dette et l’immigration, deux vieilles ficelles usées ! Pour autant, selon les sondages (qui se trompent régulièrement) les Français s’apprêteraient « à essayer le RN » quitte à faire ensuite la révolution en gilets jaunes et bonnets rouges si ça ne marche pas.

Lecornu est en bonne posture pour créer la surprise de l’élection présidentielle. Par son expérience de ministre des Armées, il détient le joker.


Car en Ukraine, la pression monte. Il n’est plus de jour sans qu’un général ou un savant consultant européen prédise l’imminence de la guerre. Pour l’instant, le gouvernement sous les applaudissements du parlement, s’arme budgétairement, mais à la moindre étincelle à nos frontières, il passera aux mesures concrètes: réquisitions, conscription, provisions, exercices d’alertes de la défense passive…La mobilisation nationale face aux périls balayera les opinions partisanes. « Car les nations armées se laissent conduire avec docilité » 

Cette citation n’est pas de Mendès mais d’Anatole, un autre illustre bien nommé: Anatole France (1844- 1924) Histoires contemporaines éditions Table Ronde dont la lecture est recommandée aux électeurs et à tous les prétendants à l’Élysée.

vendredi 3 octobre 2025

Le vieux serviteur d'Arabie au procès Sarkozy


Un siècle avant que le roi de France ne soit guillotiné, Monsieur de La Fontaine fabulait : Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. 

Fort heureusement, depuis l’avènement de la République, la justice est rendue au nom du peuple français. Le fléau de la balance est au centre, l’iniquité est rare.


Le verdict du procès Sarkozy est minutieusement motivé sur 380 pages. C’est une broderie juridique exemplaire en droit. Tous les juristes vous le diront. J’y ai passé ma journée en imaginant la sueur perler au front des étudiants qui un jour ou l’autre plancheront sur ce texte à l’examen du Barreau. 


Les magistrats sont tenaces et persévérants. Pendant dix-sept années ils ont enquêté, entendu, auditionné, commissionné, perquisitionné. Ils se sont transportés aux quatre coins du monde, bravant la mousson en Malaisie, la canicule à Djibouti, l’ennui à Jeddah, le crachin d’Angleterre, la neige en Suisse… Ils ont transcrit, traduit, interprété; ils ont déjoué les pièges, démasqué les mensonges. Car de leur coté, les mis en cause ont cherché à gruger les magistrats et les policiers par la négation de l’évidence, les faux semblants, les faux témoignages, les fausses preuves, les dérobades, les manipulations, les recours plus ou moins abusifs… Bref, les kyrielles d’avocats chèrement payés ont tenté de brouiller les pistes et d’égarer les juges. Cette bataille juridique au long cours fut une joute judiciaire entre deux équipes d’experts. Finalement les magistrats du siège ont tenu bon, ils ont terrassé leurs adversaires.  Succédant au Maréchal, le Président entrera en prison.


Selon que vous serez puissant ou misérable, la justice pareillement sera équitable corrigerait aujourd’hui La Fontaine. C’est cette leçon de morale qui sera perçue par le justiciable lambda et c’est là le plus important pour le moment.


L’incarcération de l’ancien chef d’État pour association de malfaiteurs marquera l’Histoire. Son prédécesseur Pétain le fut pour haute trahison. Comparaison n’est pas raison. Il n’y a ici ni mort d’homme ni préjudice sauf à considérer celui de l’État libyen qui carrément s’en contrefiche.

L’association de malfaiteurs était surtout celle d’une bande de voyous. Elle n’a pas trompé les électeurs qui n’ont pas réélu Sarkozy.


Que l’ex-Président Sarkozy ait prisé la compagnie des forts en gueule, que son arrogance l’ait rendu méfiant au point de tourner le dos aux serviteurs de la République leur préférant des baratineurs, c’est établi. Le petit homme courageux mais paranoïaque flottait dans son costume, il voyait des comploteurs partout, il n’écoutait que les coquins.

Boulimique et tempétueux il se mêlait de tout. La haute fonction publique résista non sans mal à ses caprices en multipliant les obstacles administratifs. Alors, il décida de mettre ses talents à la tête du Commerce extérieur pour le succès de gigantesques contrats. Il avait commencé lorsqu’il était ministre des Finances, puis avait récidivé comme ministre de l’Intérieur en tentant de ressusciter un projet faramineux vieux de trente ans pour vendre à l’Arabie la protection de ses frontières. Personne, pas même les Saoudiens qui s’en amusaient n’avait osé lui dire que c’était peine perdue car l’affaire avait été attribuée discrètement à des Anglo-Saxons et des Asiatiques depuis belle lurette.  


À l’Élysée, l’ancien avocat d’affaires se rendit vite compte que dans les secteurs de l’armement et du nucléaire, il suffisait de parler pour que l’ordre soit exécuté. Alors réunissant ses copains rencontrés dans les boîtes de nuit de sa jeunesse, il les imposa auprès des industriels et des ministères. La bande se réunissait dans un palace entre l’Élysée et la place Beauvais. Les grands crus coulaient à flots. Les parvenus éructaient des instructions « y’a qu’à faut qu’on ». Vendre des avions au Brésil, des chars aux Saoudiens, des centrales nucléaires aux Libyens, des sous-marins aux Malaisiens, et pourquoi pas des chasse-neige aux Guinéens… Munis de leurs accréditations, les intermédiaires comme une volée de moineaux, s’envolaient vers les éventuels clients. Évidemment dans la profession, ni les exportateurs, ni les acheteurs, ni les diplomates, ne prenaient cette bande de parvenus très au sérieux mais ils ne pouvaient les éconduire sans s’attirer les foudres de ces hommes puissants qui se sont finalement retrouvés dans le prétoire le 25 septembre dernier. 


Le Président a été condamné à cinq ans de prison dans les conditions abondamment commentées par la presse. Trois des membres de l’association de malfaiteurs, sans doute alertés par un pressentiment, ne se sont pas déplacés. Ils sont restés chez eux en Malaisie, en Arabie Saoudite, en Libye ou ailleurs. Parmi les quatre autres comparses, le flamboyant Jouhri qui fait penser à Belmondo dans le Guignolo, les anciens ministres Hortefeux et Guéant et un orphelin de notoriété sur lequel il convient par équité de s’attarder.


Ceux qui l’on croisé décrive Wahib Nacer comme un beau gosse élancé, peau cuivrée, sourire charmant, posture nonchalante. Avare de mots, prolixe en assentiments. Les princes saoudiens appréciaient l’affabilité et le savoir-vivre de cet homme qui   s’adressait à eux dans des termes respectueux  seulement après y avoir été invité. Il avait retenu l’étiquette et les usages que lui avait transmis son père, estimé directeur d’une banque française au Yémen et à Djibouti au siècle dernier.  Wahib était devenu  l’un  des hommes de confiance des  Bugshan une famille classée au top 10 des fortunes d’Arabie. À Jeddah, Riyad, puis à Genève il avait au sein d’un établissement financier français de premier plan, contribué à faire fructifier les millions de ses clients. Son destin naturel était de prendre sa retraite sur les bords du lac Léman. Qu’est-il venu faire dans cette galère? De qui était-il devenu le commanditaire ?  

Au terme de ce mauvais choix, il s’est retrouvé  abandonné à la fois par les Saoudiens nourris d’ingratitude et par les Français qui hier encore le courtisaient. Au procès Sarkozy,  le « banquier suisse » éduqué au mutisme n’a pas desserré les dents. 


Wahib Nacer, 81 ans, a été condamné à quatre ans de prison. Il a été menotté au prononcé du jugement. 

Son « associé en malfaisance » l’ancien ministre Claude Guéant, 80 ans, a été condamné à six ans de prison mais dispensé d’incarcération en raison notamment de son grand âge.


« Et c’est ainsi qu’Allah est grand » aurait conclu Alexandre Vialatte (1901-1971)

samedi 27 septembre 2025

Le volcan arabe (3) l’espérance de la jeunesse



Un arabe sur trois a moins de 14 ans, un sur deux moins de 20 ans. C'est une force totalement connectée, massivement inemployée et politiquement marginalisée. 

Face à cette marée de jeunesse, le pouvoir est confisqué par une classe politique sclérosée dont l'unique projet est de défendre ses prébendes. 

Peuples jeunes gouvernés par des gérontes

L'âge moyen des dirigeants est de 69,6 ans. Le président palestinien et le roi d'Arabie Saoudite ont 89 ans  ! 

Mais plus que l'âge, c'est la longévité au pouvoir qui illustre sa fossilisation : 26 ans pour les monarques du Maroc, de Jordanie et de Bahreïn, ainsi que pour le président de Djibouti; 20 ans pour le président palestinien. 

Ces dominations interminables contrastent avec la durée médiane du pouvoir en Europe, qui est de 2 ans mais correspond à «  l’âgisme  » de Poutine, 72 ans dont 25 au pouvoir, de Loukachenko 70 ans dont 31 et d’Orban 62 ans dont 19. 

La dictature est gage de longévité.

À cette singularité de l’âge, s’ajoute celle de la personnalité des dirigeants.

La religion, socle de la légitimité du pouvoir

Le roi du Maroc cumule le titre de «   Commandeur des croyants   » et celui anachronique de président du comité Al-Qods. 

Le roi d’Arabie dont le drapeau national est gravé de la profession de foi se prévaut de la qualité «  Gardien des deux Saintes Mosquées   ». 

Celui de Jordanie est un Hachémite issu de la tribu du prophète. 

Les Houthis du Yemen se targuent d’une filiation avec les sada (Hachémites). 

Les Abu Saïd d’Oman descendent des Azd tribu de la conquête musulmane des années 630. 

Tous les autres souverains revendiquent une légitimité et une spiritualité de lignée plus ou moins marquée 

D'un autre côté, alors que les décolonisations du siècle dernier avaient porté au pouvoir des  dirigeants républicains laïcs en Égypte, Syrie, Tunisie, Irak, Yemen, Algérie...leurs successeurs pour combler l’absence de légitimité démocratique s’approprient la religion. Ils multiplient l'usage de la langue liturgique,  abondent en citations du Coran et des Hadiths,  engagent la construction de gigantesques mosquées.

La mise en scène de leurs apparitions et leurs discours populistes concourent à les présenter comme les messagers en charge de soulager les fardeaux de la vie (qui n'est qu’un bref passage vers un au-delà radieux). Ils abusent sans vergogne du fatalisme religieux et indiciblement se présentent comme  les inspirés du très haut, qui discernant le pur de l’impur, les charge de dénoncer les mécréants, les  déviants. Autant d’habillage et de prétexte à persécuter et à éliminer tous les  opposants, y compris et surtout -ce qui est une performance - les islamistes. 


On notera que les  révolutions arabes de 2011 en Tunisie, Libye, Irak, Égypte, Syrie, Algérie, Soudan, Yémen étaient des mouvements séculiers, qui ont été récupérés à la faveur des élections libres par les islamistes, puis balayés par les forces réactionnaires restauratrices de la dictature qui se sont entre temps appropriées leur « catéchisme ».


Des dirigeants formatés à l’étranger

Écoles et universités arabes sont abondantes et de qualité. 89 d'entre elles figurent au classement des 500 meilleures au monde. Pour autant, elles sont dédaignées par les dirigeants.

Le roi de Jordanie, l’émir du Qatar, le prince héritier d’Oman sont diplômés de l’Académie militaire Britannique de Sandhurst. 

Le cheikh président des Émirats arabes unis a fait ses classes dans une école militaire du Colorado. 

Le Maréchal d’Égypte et roi de Bahrein ont été doublement formés au métier des armes en Grande Bretagne et aux États-Unis. 

L’émir du Kuwait est diplômé de l’académie de police du Royaume Uni. 

Le roi du Maroc est un juriste diplômé de Nice. 

Le Sultan d’Oman est un historien sorti d’Oxford. 

Le Premier ministre libanais est docteur en histoire, docteur en sciences politiques et diplômé en droit de Harvard. 


Seulement trois dirigeants arabes n'ont pas été formés à l'étranger  : le président algérien Tebboune sorti de l'ENA d’Alger, le président tunisien Said diplômé de  droit à Tunis et le Prince saoudien Mohamed ben Salmane  juriste de l’université de son papa. 

Aucun ingénieur, aucun économiste dans cette énumération où prévalent les formations  dans des académies militaires anglo-saxonnes. Cette «  vassalité  culturelle  » explique sans doute la déconnexion des dirigeants avec les réalités nationales.

Enfin dans l’énumération de ces excellences, il convient de souligner l’absence de représentation féminine. Des femmes siègent dans la plupart des gouvernements mais pour la figuration.


Ordre public et régimes policiers

L’index de la gouvernance et de la justice publié en 2024 par l’ONU place les Émirats arabes-unis au 39 ème rang mondial. Le citoyen y serait bien plus en sécurité qu’en France. 

Cette statistique flatteuse confond justice et régimes policiers. 

Il y a dans les pays arabes en moyenne 5,3 agents de sécurité pour 1 000 habitants soit plus du double qu’en Europe ou aux États-Unis. Chiffres records pour les Émirats 10/1000, la Tunisie 6,7/1000 et la Syrie 6/1000. 

À ces  fonctionnaires de police il faut ajouter les mouchards, les informateurs, les rapporteurs, les propagateurs de rumeurs, les dénonciateurs...toute une armée d’auxiliaires de la répression de la pensée, celle des «  moukhabarat  » dont il est prudent de compter un ou deux affidés dans son entourage.


Alors qu’en 2011, les réseaux sociaux avaient été l’outil du réveil démocratique, il est aujourd’hui celui d'un flicage généralisé qui entrave toute liberté d’expression. L’opinion exprimée sur un smartphone aussitôt interceptée par un logiciel espion peut valoir une interpellation musclée et un emprisonnement durable sur les fondements de lois liberticides. En Égypte, en Tunisie, en Algérie, en Arabie, en Syrie…des dizaines de milliers de maltraités, torturés, incarcérés servent d’exemple pour museler une population dont les conversations se cantonnent désormais à des salamaleks, des incantations religieuses et des échanges de propos sur le foot ou les courses de dromadaires.

Gouvernance de l’État profond 

La plupart des États arabes sont dirigés par des militaires ou des policiers. Soit directement comme en Égypte par un maréchal, en Mauritanie par un officier de renseignement, soit indirectement comme en Algérie,  Tunisie, Libye, Irak, Arabie, Yemen…

L’état profond  «   al-dawla al amiqa  » est celui des renseignements militaires alliés aux forces de sécurité intérieures. Il est opaque, secret, anonyme, très souvent inféodé à des services étrangers. 

Dans certains pays, aucune nomination de fonctionnaire d’autorité ou subalterne n'est possible sans son approbation. Les dirigeants politiques changent, le pouvoir profond demeure. Certes parfois au prix de règlements de comptes internes discrets comme en Algérie où le patron des renseignements reste rarement plus d’un an à son poste et où 70 généraux et 85 colonels  sont en prison. 

Partout, des systèmes perfectionnés traquent la moindre déviance verbale. La reconnaissance faciale et vocale, la surveillance des échanges téléphoniques et des réseaux sociaux, la traçabilité des rencontres et des déplacements…tout un formidable arsenal de moyens d’intelligence artificielle est mis en oeuvre pour espionner la population. 

Aucun de ces outils numériques n’est de conception arabe. Tous sont américains, européens, coréens, chinois et surtout israéliens. Ces données algorithmiques sont bien entendu partagées par les fournisseurs.

Bref, Israël sait tout de chaque arabe qui ne sait rien des Israéliens.

Corruption

Pour contredire une réputation répandue, le classement 2024 de Transparency Internationale relève que le Qatar et l’Arabie Saoudite seraient moins corrompus que l’Espagne ou le Portugal ! C’est du n’importe quoi!

Cette étude reflète uniquement l’efficacité administrative pour traquer la petite corruption mais ignore la "grande corruption », celle des régimes absolutistes qui se caractérisent par l'absence totale de séparation entre les finances de l'État et la cassette des  rois ou des dictateurs. 

Elle méconnait les méga-contrats avec les entreprises étrangères qui participent au partage de la prévarication par le jeu  des rétro commissions: la corruption du fournisseur par son client. Cette corruption à double sens est largement répandue dans le domaine de l’armement où les transactions incluant des « frais commerciaux extérieurs » dépassant parfois les 20%, sont de part et d'autre couvertes par le secret-défense.


Des nations sur-armées (données OpenAI)

Le monde arabe consacre 5,2% de son PIB à ses armées. Soit en proportion trois fois plus que l’Union européenne. 

Les monarchies du Golfe figurent au top 10 mondial des acheteurs d’armements.

Les systèmes d'armement sont  essentiellement d'origine US et dans une moindre mesure, britannique, allemande, française mais aussi israélienne (pour  les EAU, Bahrein et le Maroc). Les armées algériennes, libyennes, irakiennes, syriennes et yéménites sont quant à elles équipées par la Russie, la Chine et l’Iran. 


Si elles étaient conjuguées, les forces armées arabes rassembleraient 2,3 millions fantassins et autant de réservistes, 11 000 chars, 1 200 chasseurs, 2 000 hélicoptères,  400 drones armés, des missiles de toutes les portées par dizaines de milliers, une quarantaine de navires lourds de surface, une quinzaine de sous-marins…


Sur le papier cette force est d’une supériorité écrasante sur Israël. Dans la réalité, comme elle ne présente aucune menace car elle est placée sous la tutelle permanente des États-Unis.


Plus de 40 000 soldats américains stationnent sur une vingtaine de bases dans une douzaine de pays: Koweit, Qatar, Bahrein, Émirats arabes unis, Jordanie, Égypte, Irak, Syrie, Djibouti, Somalie, Oman, Arabie Saoudite. 

Au surplus, il existe des installations secrètes provisoires ou permanentes de soutien et de liaison  partout ailleurs sauf au Yemen. Ces forces sont appuyées selon la conjoncture, par deux ou trois  escadres de 12 000 marins qui croisent en Méditerranée et dans l'océan indien plus quelques 150 drones de haute altitude d'observations et de combats.

 

La Ligue arabe, Belle au bois dormant

La ligue des états arabes est une organisation fondée en 1945 pour oeuvrer à la décolonisation et l'indépendance des pays arabes et pour résister à l'occupation sioniste. Depuis sa création, la Belle au bois dormant est gavée de somnifères.


En 1947, sans demander l’avis aux principaux intéressés, le plan de partage de la Palestine avait accordé 55% des terres aux juifs. 

En 1979, à Camp David,  l'Égyptien Saddate et l’Israélien Begin se serrent la main. Saddate est aussitôt assassiné par les siens. 

En 1993 à Oslo, le Palestinien Arafat et l’Israélien Rabin signent la paix. Ceux qui voulaient la guerre ne tardent pas à les assassiner.


Depuis, l’extrême droite n’a cessé de grignoter les terres palestiniennes par l'implantation de quelque 150 colonies de peuplement où se sont installés un million de juifs. La souveraineté palestinienne est  aujourd'hui réduite à moins de 15% du plan de partage initial. 

Durant toutes ces années, la Ligue Arabe a grondé d’indignation à chacune de ses réunions dont il n'est jamais sorti que des incantations et des résolutions sans suite. Nul riposte diplomatique, nulle menace de représailles ou de boycott alors qu'il suffisait de tourner quelques robinets, de mobiliser quelques forces armées, pour faire plier les sionistes. Rien ! En 80 ans d’existence la Ligue ne s’est jamais liguée.


La bascule vers l’Asie

 Le carnage de Gaza, les bombardements  du Liban, du Yémen, du Qatar…les éliminations ciblées à Beyrouth, à Bagdad ont fait naître un sentiment d’insécurité dans les monarchies du Golfe qui désormais savent qu’elles ne peuvent plus compter sur « l’ami américain ». Le protectorat « Pacte du Quincy » qui liait les États-Unis aux Saoud depuis 1945 a du plomb dans l’aile. En soutenant inconditionnellement Israel, Washington a poussé l’Arabie à se rapprocher de Téhéran par l’entremise empressée de Pékin. D’autres nations  ont suivi l’exemple. Ainsi, la  Tunisie, pays arabe le plus éloigné de l’Iran a récemment décidé de supprimer les visas d’entrée et inauguré une liaison aérienne directe Tunis et Téhéran. La grande réconciliation entre Arabes et Perses, entre Sunnites et Chiites est en marche. Merci Donald ! 


La solidarité des grandes nations musulmanes d’Asie avec celles du Moyen-Orient s’est pareillement traduite ces derniers mois par une multitude de rencontres diplomatiques. Un nouvel accord de défense entre le Pakistan et l’Arabie vient d’être signé dont on ne sait s’il comporte un volet de transfert d’engins nucléaires mais il stipule  « que toute agression contre l’un ou l’autre pays sera considérée comme une agression contre les deux ». C’est tout à fait de nature à dissuader Israel d’aller bombarder l’Arabie. 

À petits pas, discrètement, sous l’égide du Prince Salman, la bascule des alliances est en train d’opérer. Pour l’instant, la Maison Blanche, arrogante de sa puissance semble s’en accommoder. À Washington et à Riyadh, le calendrier de la longévité diffère. Dans un temps court, Trump ne sera plus, Netanyahu non plus. Dans un temps long, MBS d’Arabie qui n’a que 40 ans a devant lui le reste de sa vie pour libérer la Palestine et devenir le zaïm des Arabes.


Oracle

Les populations arabes sont ligotées par la servitude des  satrapies de l’empire américain. Chaque bombardement israélien, chaque massacre toléré, honteusement justifié ou ignoré par les capitales occidentales, révèle l’impuissance  des régimes arabes à peser sur la scène internationale. Ils se taisent car leur silence est la condition de leur survie. 

La jeunesse arabe, majoritaire, connectée, politisée, humiliée, porte la braise d’un réveil imminent. Miroir de la résistance, Gaza est aussi celui d’une formidable révolte collective qui sourde, celle de l’imprévisible volcan arabe qui emportera tout.


mercredi 24 septembre 2025

Le volcan arabe (2) rivages et populations

 


Le monde arabe est celui de 22 pays éparpillés de Nouakchott à Moroni. C’est un patchwork ouvert sur le grand large de l’Atlantique à l’Océan Indien que l’on est tenté de caricaturer en faisant pivoter la planisphère à la façon d’Adénoïd Hynkel le barbier juif joué par Charlie Chaplin dans Le Dictateur.


Les rivages


Atlantique

La République islamique de Mauritanie, 5 millions d’habitants

Quatre habitants, un esclave et deux dromadaires au km2. Un désert magnifique aux frontières sahéliennes turbulentes.


Le Royaume du Maroc, 37 millions d’habitants 

À l’angle des deux mers. Féodalité moderne. Ni gaz ni pétrole mais de stupéfiantes récoltes. Le roi est le chouchou des américano-israéliens. L’amitié Franco-marocaine traverse toutes les épreuves mais les bisbilles avec l’Algérie perdurent depuis plus de 60 ans.


Méditerranée 

La République algérienne démocratique et populaire d’Algérie, 46 millions d’habitants

Enchantement des paysages, l'air y est léger et doux. Echec de la décolonisation au constat de la fuite de ses habitants. En France, ils sont 3 millions selon l'INED, 6 millions selon le président algérien Tebboune. Parmi eux, 19 000 médecins sans lesquels les hôpitaux français seraient malades.


La République tunisienne, 12 millions d’habitants

Ancien laboratoire éphémère de la démocratie arabe. «   On y a peur, on y a faim, on y désespère   » écrit Kamel Daoud qui exagère un peu car les touristes et les estivants eux, sont contents. Paradoxalement les tunisiens qui fuient, par leurs transferts,  5,6% du PIB, finissent par faire vivre le pays qu’ils ont quitté.


L’État de Libye, 7 millions d’habitants

Ruinée par les ponctions de deux pouvoirs à  la solde d’intérêts étrangers qui s’affrontent par mercenaires interposés. Rapt, torture, viol, esclavage…le cauchemar absolu des immigrés de la faim qui tentent de rejoindre l’Europe.


La République arabe d’Égypte, 105 millions d’habitants 

Deux millions de soldats, soixante mille prisonniers politiques. Pauvreté partout sauf au sommet de la pyramide où trônent un maréchal dont l’unique victoire aura été de terrasser la démocratie.


L’État de Palestine, 5,4 millions d’habitants

Un concentré d’injustices depuis trois générations. Le génocide de Gaza est le crime des crimes dont Israéliens et Arabes  retiendront à jamais le nom. 


La République libanaise, 5,3 millions d’habitants

Consensuelle, plurielle, tolérante, généreuse, valeureuse, ouverte… Pour toutes ces raisons les envieux de la région lui nient le droit de vivre en paix.  


La République arabe syrienne, 23 millions d’habitants 

Un massacreur repenti vient de succéder à une lignée d’assassins. Nul ne sait quel sera le destin de sa population éduquée et instruite, jadis fierté du Moyen-Orient. Nul ne sait qui s'est approprié l’usine de psychotropes qui approvisionne 80% du marché mondial de Captagon.


Mer Rouge

Le Royaume hachémite de Jordanie 11 millions d’habitants

Enclavé par 6 voisins, il dispose d’une petite lucarne maritime à Aqaba au fond de la mer Rouge. Égypte, Israël, Arabie Saoudite sont à portée de jet-ski. Un habitant sur six est palestinien. Tout va bien.


La République du Soudan et du Sud Soudan, 50 millions d’habitants 

Meurtrie par deux clans armés par une dizaine de pays étrangers notamment l’Égypte et les Émirats arabes unis. Mille morts par jour, 14 millions d’enfants en souffrance. Qui le sait ? Qui s’en soucie ?


La République du Yémen 32 millions d’habitants

Peuple intransigeant, fier, jamais soumis. Depuis Rimbaud, Nizan, Monfreid, le plus authentique des pays arabes reste un mystère pour les occidentaux. Le port d’Aden, le rivage sud du pays, les îles de Socotra et celles de la mer Rouge sont occupés par l’armée des Émirats arabes unis…sans motif apparent.


Golfe

La République d’Irak 45 millions d’habitants

Berceau du savoir et de l'écriture. Grande mutilée de guerre aux immenses richesses accaparées par des prédateurs de tous pays.


L’État (émirat) du Kuwait, 5 millions d’habitants 

Pétro-monarchie autoritaire discrète et prospère. 


Royaume de Bahrein, 1,5 millions d’habitants

Presqu’île reliée à l’Arabie par un pont très emprunté le week end par les Saoudiens sevrés qui viennent s’y griser car l’alcool y est autorisé aux bars des hôtels.


Royaume d’Arabie saoudite, 36 millions d’habitants 

MBS est fils de roi. Le pays porte son nom. L’État c’est lui. Il est l’homme le plus riche de la terre. Il possède un yacht et un tableau payés chacun un demi milliard de dollars. L’ordre règne par l’exemple d’une tête coupée par journée ouvrable.


L’État (émirat) du Qatar, 3 millions d’habitants

Un confetti puissant, inventeur de la diplomatie du carnet de chèques. Pour les happy few, Doha c’est Cannes et Davos toute l’année. En France tous les jeunes associent le Qatar au club de foot parisien.


L’État des Emirats arabes unis, 10 millions d’habitants 

En abrégé UAE. Une autre marque de t-shirt sportif. Le bling bling de Dubaï masque une micro nation redoutable financièrement, militairement et diplomatiquement. C’est le pays arabe le plus malin et le plus puissant. Ses dirigeants murmurent aux oreilles de Trump.


Le sultanat d’Oman, 5 millions d’habitants 

Monarchie technocratique paisible et discrète qui veille sur le détroit d’Ormuz  où passent 100 pétroliers par jour.

 

Océan Indien

La République de Djibouti, 1 million d’habitants 

La corne de l’Afrique est rentière de six bases militaires étrangères installées sur son sol brûlant où survit une population en extrême pauvreté


La République fédérale de Somalie 18 millions d’habitants

Misère partout. L’espérance de vie à la naissance est de trente années inférieure à celle de France. Les États-Unis bombardent chaque semaine «   des foyers terroristes   » planqués au milieu d’un cheptel de 7 millions de dromadaires (première ressource du pays) dont les pâturages d’alpha dissimuleraient de l’or, de l’uranium et autres légendes…


Union (république) des Comores, 850 000 habitants

Pauvre et perdue dans l’océan, oubliée du monde. Voisine à quarante minutes de canot de Mayotte, département de la République française, cadet des soucis cycloniques de Matignon.


À cette liste, ajoutons    pour mémoire    la République Sahraoui non reconnue par l’ONU et La République du Somaliland pays fantôme totalement ignoré de la communauté internationale.


Au total 500 millions d’habitants dont le revenu moyen est cinq fois moins élevé qu’en Europe.  



Les populations    


Le cercle des arabes

Sur les arabes, chacun a des préjugés nés de rencontres diverses. Durant les 35 années passées à sillonner ce monde (à l'exception de la Syrie et du Soudan) en tous lieux, selon l'âge de mon interlocuteur, je n'ai jamais été interpelé autrement que par «  mon fils, mon frère, mon père, mon oncle  » puis ayant pris les cheveux blancs  du pèlerin par «  hadj  » Cette forme n'est pas seulement une règle de politesse et de courtoisie, elle est une invitation à entrer dans l’intimité du cercle. 


La famille est au cœur  de tout. La hiérarchie sociale est ordonnée  : la mère, le père, les grands parents, l’oncle paternel, le fils aîné, les cadets, les cousins, puis les voisins, le quartier, la tribu, le village, la région, le pays… L'ensemble formant une communauté d'identité, Umma Arabyia elle même contenue dans une matrice Islamiya de 1,8 milliards de croyants dont le rêve est d’aller se prosterner à La Mecque ne serait-ce qu’une fois dans leur vie. Cette filiation d'allégeance dans le respect des usages remonte à celle donnée en exemple par le prophète. El karama la dignité, est le maître mot pour exprimer l'observance de sa religion et des convenances sociales qu'elle impose. 


Pour mesurer l’écart qui sépare la famille arabe de celle de l'occidental, j'ai en mémoire le récit  d'un ami saoudien qui revenait de NewYork. Au cours d'un dîner informel avec son collègue ingénieur américain,  il s'était enquis, comme la politesse élémentaire arabe l'y invite, de demander des nouvelles de la mère de son hôte  : «  Vit-elle près de chez vous  ?   - Oui à 20km d'ici  » Le saoudien radieux «  comme vous avez de la chance, vous devez aller l'embrasser souvent  ! - Pas vraiment mais nous nous retrouvons à chaque Noël  » Mon ami était bouleversé  : «  quels gens étranges, ils sont déshumanisés » me dit-il  « moi, je vais voir ma mère chaque jour, et si je suis loin, je lui téléphone....comment ce type peut-il laisser passer un an sans aller voir sa maman  !…  » 

Il faut ajouter que ce cercle des arabes inclut quelques « cousins » juifs; séfarades pour la plupart, solidaires et horrifiés à l’exemple de l’écrivaine et historienne de l’art Annie Cohen-Solal qui se s’interroge en titre d’un texte  publié dans Le Monde  « comment mettre fin à un nouveau " Guernica" ? » 


Une société de petits hommes

Tous les maux arabes proviennent de l’exclusion de la femme. Au siècle dernier les régimes « socialistes » de passage en Irak, Syrie, Yémen, Egypte avaient concédé quelques timides avancées éphémères mais aucun d’entres eux n’avaient osé émanciper la femme comme le fit le président Habib Bourguiba. Hélas, aujourd’hui encore, même les tunisiennes luttent et risquent la prison pour conserver leurs acquis. Partout ailleurs, l’arbya (en français « arabe » est un nom ou adjectif masculin ) est marchandise. Souvent achetée et exploitée,  parfois répudiée avec plus ou moins de violence. Certaines sociétés sont plus « modernes » comme celles des Émirats, mais la promise, quelque soit son statut social, y convole obligatoirement avec son cousin.

Pour tous les dirigeants arabes, la femme est subversive. Ils craignent sa révolte et répriment méthodiquement toute velléité de son émancipation. Le cas de Nourah Al-Qahtani est emblématique. Mère de cinq filles dont l’une est handicapée, écrivaine, professeure de littérature à l’université, elle purge une peine de quarante cinq (45) ans de prison  en Arabie Saoudite. Elle espère être libérée pour bonne conduite avant d’atteindre ses 90 ans. Ses crimes: échanges de tweet à caractère politique et possession d’un livre interdit. Nourah est une « marchandise confisquée » par les Saoud à la tribu des Qahtani, la plus ancienne d’Arabie, pour l’exemple et la frayeur



Une société plurielle ouverte aux autres

Beauté des paysages, diversité des climats, unicité culturelle, inégalités, injustices, oppression….et pourtant, en tous lieux l’air est saturé d’une allégresse de vitalité. 

Quel est le pays le plus agréable à vivre ?

Pour juger de son attrait, il ne suffit pas d’y avoir séjourné  mon appréciation est subjective. Mais les 55 000 citoyens français résidents permanents inscrits dans les consulats de France au Maroc, les 30 000 autres à Dubaï, les  17 000 en Tunisie, attestent de l’attrait de l’expatriation vers ces destinations. Il s’agit pour la plupart de retraités en mal de pouvoir d’achat et de soleil, mais aussi de chercheurs de fortunes. En 2024, le taux de croissance économique a été de 4% aux Émirats arabes unis et au Maroc contre 0,8% en France. Ceci explique peut-être cela. 

L’accueil des immigrés de la faim est fort différent de celui réservé aux estivants. Ainsi la Tunisie encouragée par l’Union européenne repousse t-elle sans douceur ni honneur les sahéliens venus de Libye. Ainsi pareillement l’Égypte qui monnaye à prix d'or l’exfiltration des Palestiniens de Gaza. 


Ces deux exemples détestables contrastent avec le pourcentage très élevé d’étrangers au Qatar 77%, aux Émirats arabes unis 74%, au Kuwait 67%, à Bahrein 52%, en Arabie 40%  mais aussi en Jordanie 46%, Oman 43%, Liban 25%. (source openIA)

Ces populations sont d’origines asiatiques: Indiens, Bangladais, Pakistanais, Philippins, mais aussi arabes et africains. Le ruissellement  de la prospérité vers cette immigration plurielle est infime en raison de la pratique de la kafala (tutelle de l'employeur) au Qatar, Bahrein, Kuwait, Arabie Saoudite, EAU qui soumet l'étranger à une forme d'esclavage moderne.


Mais la Jordanie, le Liban, la Syrie, le Koweit ont depuis 1948 accueilli, intégré et parfois naturalisé plus de quatre millions de  Palestiniens. Pour autant, ces réfugiés dont le statut relève exclusivement d’une organisation onusienne spécifique créée en 1947 l’URNWA, reçoivent un accueil inégal dans les pays arabes qui tout en leur garantissant un permis de séjour et de travail très encadré, leur accordent parcimonieusement la nationalité et l’intégration au prétexte de « préserver leur droit au retour  ».


Une paysage culturel étouffé

La plupart des livres publiés en langue arabe sont religieux. Comme tous les autres, ils passent à la censure. Les éditions clandestines et étrangères « licencieuses » finissent au pilon ou à l’autodafé.  Naguib Mahfouz, prix Nobel, Alaa el Aswany, Elias Khoury…sont absents des librairies.

Boualem Sansal n’est pas un cas singulier, il est la règle transposable partout. Dans les prisons égyptiennes, il est plus facile de faire entrer de la drogue que de faire sortir un poème !


Brimé, l’écrivain arabe se cantonne au vain et à l’anodin. C’est ce qui explique  en partie l’indigence du marché de l’édition. En 2022 le monde arabe a publié seulement 8 600 titres. Bien moins que la Grèce !  

Frustrés, les lecteurs se ruent au salon annuel du livre du Caire qui reçoit 2,5 millions de visiteurs, ou de Tunis 80 mille. C’est énorme ! (Paris cent dix mille). Ils s’y retrouvent pour le plaisir de tourner des pages en échangeant des soupirs et des sourires de connivence.

Cette appétence de lecture n’est pas compensée par celle de la presse, pareillement insignifiante et muselée. 


Le cinéma, le théâtre, la danse, la musique, la peinture, la musique…toutes les autres formes d’expressions culturelles sont enfermées dans un espace politique contraint.

La généralisation de l’IA et la gratuité d’accès aux logiciels de traductions instantanées défient la censure. La médiathèque universelle en langue arabe est accessible à condition d’éviter les thèmes politiques et en prenant quelques précautions !