Dans le vacarme de vociférations qui couvre toute réflexion, écoutons ceux qui se taisent.
Sans regret ni honte, l’artisan que je rencontre a fui son pays en guerre avec sa famille. Je sais qu’il a perdu un frère et deux copains. À mes interrogations compatissantes, il reste muet le regard vers le ciel, ne répond rien mais me serre la paume à deux mains
À cet autre, centenaire honoré de médailles prestigieuses à qui je demande à brûle pourpoint les souvenirs d’une terrible bataille, je reçois le regard songeur et un silence prolongé.
À mes questions d’enfant curieux, mon grand-père brancardier héros de 14-18, se figeait un instant dans ses pensées lointaines et m’entrainait immanquablement : « viens, allons faire le tour du jardin ! »
La perception diffuse de la guerre
Les va-en-guerre ne sont pas ceux qui l'on vécue. Rares sont les rescapés, mutilés, traumatisés sur les plateaux de télévision. La guerre est perçue comme une abstraction d’images, elle est sans odeur de sueurs froides, sans fracas ni hurlement, sans nausée qui retourne les tripes, sans rougeur poisseuse… Les causeurs de salon, faiseurs d’opinion dénoncent les capitulards, les munichois... et se décernent des brevets de patriotisme par anticipation. Leurs contradicteurs, ni pacifistes ni militants de la paix, sont des obligés de la Russie qui hier encore leur payait grassement des jetons de présence, des conférences, des tribunes dans leurs journaux.
Lorsque le décret de mobilisation s'affichera sur les smartphones et que Paris sera menacé il faut espérer que devant le danger commun tous s’aligneront en rang. Hélas il est à craindre qu’ils se précipitent sur les routes, matelas sur le toit de leur voiture vers les frontières du sud comme des étrangers qui s’en retournent au pays.
Insouciance collective
Obnubilée par les échéances électorales la classe politique feint d’ignorer que la guerre suspend la démocratie. Elle est convaincue que la paix tiendra au moins jusqu’aux municipales de l’an prochain ! Le Président tente par petits phrases, de rassembler sans trop alerter la population accrochée à son pouvoir d’achat. L’inflation est atone, le chômage contenu, le prix de l’essence à la baisse, la croissance marque un petit point (contre six en Chine)… On se résigne, on se satisfait de ce fond de verre, chacun prépare ses vacances estivales. La guerre de Russie comme la réforme des retraites attendra bien la rentrée.
À l’affiche d’un théâtre sur les Champs Elysées, un ancien ministre vaniteux de la justice soliloque ses souvenirs de plaideur cependant que s’achèvent trois procès de la honte et de la nausée qui sont autant de miroirs sociétaux: celui d’un ex-président de la République pour corruption; celui d’un chirurgien violeur de 299 enfants; celui d’un hominidé qui a drogué son épouse pour la livrer à 51 détraqués sexuels.
La Russie paiera !
Habitués à son confort et à la tranquillité le Français ne voit dans la guerre que les inconvénients de son coût. Où trouver l'argent ? emprunt national, captation d’épargne, confiscation des avoirs russes ? Pas question d’augmenter les impôts a rassuré le Président. Chacun pense avec confiance: « la Russie paiera ! » tant il est vrai que les vaincus sont toujours les payeurs et qu’il ne fait pas de doute que nous serons vainqueurs.
Pour rassurer tout un chacun, l’Union Européenne a rassemblé les intentions de crédit des nations, soit au total 800 milliards d’euros. Comment les dépenser; qui définira l’expression des besoins et fixera les priorités; comment fédérer les industriels concurrents, quelle centrale d’achat, quel commandement intégré … ??? Mille questions posées en 24 langues pour créer en toute hâte une néo-OTAN sans les États-Unis félons.
Ter repetita
Comme en 14, comme en 39, la France une nouvelle fois est confrontée aux leçons de son histoire.
Il faut lire le dialogue entre les frères Thibault écrit par Roger Martin du Gard. Il est daté du 17 juillet 1914 soit une semaine avant le début de l’hécatombe qui fit 18 millions de morts et 21 millions de blessés. On se surprend à remplacer Allemagne par Russie, Kaiser par Poutine, Poincaré par Macron…
Le 30 septembre 1938, une foule de Parisiens « ah les cons ! » acclamaient Daladier de retour de Munich où il avait sacrifié les Sudètes de Tchéquie contre la fourbe promesse d’Hitler : « L'Europe connaîtra ensuite la paix pour mille ans ! » Une année plus tard, l’avancée des troupes allemandes qui avaient contourné la ligne Maginot, jetait sur les routes 10 millions de civils en panique.
En aout 1939 Hitler et Staline scellaient un pacte d’amitié qui ressemble sinistrement à celui qui se négocie entre Trump et Poutine.
Réarmement
Le scénario de la guerre qui se prépare ne sera pas le même. Aujourd’hui, l’infanterie est robotisée, les avions téléguidés… Les combattants ne regardent plus la mort en face. Elle surprend sans prévenir comme à Gaza où les dronistes tuent sans risque d’être tués; comme au Liban où le Hezbollah a été décimé par des smartphones piégés.
La priorité du réarmement de la France n’est pas l’usinage d’engins d’artilleries obsolètes mais la production massive de systèmes télécommandés et de robots dopés à l’intelligence artificielle.
L’arme première étant celle du renseignement, la mise en commun des ressources européennes serait prodigieusement efficace. L’histoire de Gustave Bertrand est édifiante. La coopération de cet officier français avec ses homologues polonais et britanniques a permis de casser les codes de la machine à crypter allemande Enigma, et partant, d’écourter le dernier conflit mondial de deux ans !
On ne prépare pas la guerre uniquement en fourbissant les armes
Il est à prévoir que le champ de bataille de l’Ukraine sera contourné d’attaques par procuration qui viseront entre autres la Pologne, l’Allemagne, l’Angleterre et la France. La Russie ne manque pas de satrapies et de mandataires. Les alliés historiques de Moscou: Algérie, Hongrie, Azerbaijan… resteront-il neutres ? Ils ont déjà commencé à répandre de l’huile sur le feu avec la complicité objective des extrêmes droites européennes qui comme les communistes de 1939 sont divisées sur la poursuite de leur allégeance au Kremlin.
Comme en 14, comme en 39, la population n’est pas préparée à recevoir le choc d’armes offensives inédites. La vulnérabilité est numérique: communications, informations, eau, électricité, avions, trains, TikTok et Amazone…tout peut être stoppé y compris les Tesla qui fonceront dans les murs. Ces attaques anonymes sèmeront le chaos dans une société désarmée car il n’existe pas de parade ni de dissuasion probante au numérique anonyme et encore moins au quantique. C’est pourquoi il serait raisonnable de se préparer à subsister en mode survitalistes.
La Suède on invite ses citoyens à constituer des réserves de survie d’une semaine. La Finlande prévoit des stocks de carburant, médicaments, céréales…pour neuf mois.
En France, rien. Pire, aucune mesure préventive, aucune mobilisation de ressources humaines, aucune réquisition ne paraissent pour l’instant envisagées. Sans bouclier, le bras qui brandit le glaive sera vite coupé.
Le pays persiste à tourner le dos à son Histoire. La défense passive est passive.
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