Au
premier coup d'oeil Tunis a changé.
La
circulation a perdu ses agents siffleurs et ses sens interdits, le
code de la route semble avoir été aboli. Chacun se débrouille avec
civilité.
Le
long des avenue des palmiers décapités dressent leurs troncs
interminables vers le ciel. On me dit que les arbres sont victimes
d'une bestiole qui leur mange le cœur. La population pleure cette
malédiction qui menace aussi les oliviers centenaires, les jasmins,
les figuiers... C'est le début de la fin du monde !
Comme
pour conjurer le sort, la foule fébrile grouille et s'affaire dans
tous les sens. Elle est méconnaissable.
Le
fantôme dévoilé de Bourguiba
Les
Belphégor,
les femmes en noir, les bâchées qui attristaient la rue hier encore
ont toutes disparu. Les barbus se sont rasé, les sandalettes et les
sarouals de Pachtouns sont passés
de mode. Travestis de blanc, quelques islamistes furtifs rasent les
murs. Inouï ! Au Kram, dans la banlieue de Tunis, on croise
moins de créatures voilées qu'à Rambouillet. Certes, la plupart
des filles couvrent leurs cheveux d'un fichu de couleur, mais la
taille est galbée et les jeans moulés.
En
quelques mois, la rue tunisienne s'est métamorphosée. L'attentat du
musée du Bardo a douloureusement choqué la population. L'opinion a
subitement basculé dans la défiance et l'hostilité ouverte envers
l'islamisme.

La
révolution permanente
La
liberté d'expression est totale. Ce matin, la principale avenue de
la capitale a été fermée à la circulation pour cause de
manifestation. Une cinquantaine de braillards défilent au milieu de
la foule indifférente des badauds. À coté du théâtre municipal,
un quidam - sans doute pour se convaincre d'une réalité hier encore
inconcevable - a badigeonné à grands traits sur une palissade cette
évidence : « Tunisie, première démocratie arabe ».


Les
médias fourmillent de reportages et de débats contradictoires du
plus grave au plus futile. Faut-il renforcer encore davantage la
législation liberticide héritée
de la dictature au motif de contrer le terrorisme ? Le
ministre du tourisme est-il bien inspiré de lancer la confection
d'un coûteux drapeau grand comme vingt stades de foot pour
stupidement figurer au livre des records ? Il aurait été mieux
inspiré de lancer une campagne de propreté car la Tunisie est
devenue une déchetterie à ciel ouvert.
Le
chômage et l'inflation sont en hausse, le pouvoir d'achat est en
baisse, ce qui génère une contestation permanente. Les grèves se
succèdent : hier l'éducation nationale, demain la santé et la
justice. La production de phosphate est paralysée depuis des mois...
La
jeunesse déboussolée se concentre sur le petit écran d'une Tunisie
virtuelle auto contemplative en selfies qui échange sur Facebook.
Pour la fête du lycée à Kairouan et Kasserine, des potaches ont
déployé un énorme portrait de Hitler et des calicots à la gloire
de Daech. Ça fait froid dans le dos.
Le
fantôme de Ben Ali

Pourtant,
rêvant sans doute d'un retour à l'ordre passé, le patronat se
plaint d'être menacé par la justice alors que la justice n'a
condamné aucun patron. Le Président de la République voudrait
faire voter une loi d'amnistie en faveur des copains et des coquins
de l'ancien dictateur, le leader islamiste Ghannouchi lui emboîte
le pas en déclarant que le satrape réfugié en Arabie Saoudite a
droit à un passeport comme tout citoyen ordinaire.
Les
complices de Ben Ali conservent pignon sur rue. Les biens mal acquis
ou confisqués n'ont pas été restitués, les lobbying de la
corruption demeurent très puissants ; sans trop y croire,
victimes et spoliés attendent des jours meilleurs.
L'alibi
de la Libye

El khat est la route transfrontalière qui mène versla
ligne de démarcation dont les hommes ne veulent plus. Dans sa thèse
de doctorat de science politique, « Courir ou mourir »
Hamza Meddeb décortique notemment les techniques de la contrebande
dont l'ampleur atteint des chiffres astronomiques. Certaines
marchandises font des aller-et-retour
pour profiter de subventions compensatoires. La chaine des
trafiquants permet à des centaine de milliers de gens d'améliorer
leur ordinaire ou de simplement subsister.

La
situation n'est pas bien différente sur la frontière avec l'Algérie
qui est tout aussi poreuse.L'essence algérienne de contrebande
inonde le marché tunisien.
Le
G8 préfère les dictatures
Toute
cette économie souterraine échappe à l'impôt et aggrave le
déficit public, mais elle allège le chômage et finalement achète
la paix sociale. Faute d'y trouver remèdes, le pouvoir s'en
accommode. Les plus à plaindre sont les retraités et les pensionnés
dont le pouvoir d'achat est érodé par une inflation incontrôlée.
Heureusement, vaille que vaille, les services publics
fonctionnent, l'administration administre, la sécurité est assurée.
Pourtant,
le gouvernement donne l'impression de gérer au jour le jour. A-t-il
une feuille de route ?

De
leurs cotés, les places financières restent à
l'affût,
alléchés par l'odeur des privatisations inévitables: énergie,
eau, phosphate, banques, transports, santé...
Ainsi,
on pourrait tristement croire que l'avenir de la Tunisie balance
entre le modèle du Liban et celui du Mexique, pourtant, rien n'est
perdu d'avance car les Tunisiens
en cortèges continuent de scander l'hymne d'Aboukacem Chebbi : si
un jour le peuple veut vivre, le destin lui répondra...
La
révolution tunisienne n'est pas finie.
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