mardi 8 décembre 2015

Tunisie "Le temps des assassins"


Après Paris martyrisé, Tunis vient de saigner. En centre ville un autocar rempli de gardes républicains a sauté. Quelques jours auparavant dans les montagnes, un jeune berger avait été décapité sous les yeux de son cousin chargé de rapporter la tête à la maison : dix kilomètres de marche tenant dans ses bras le sac en plastique... Effrayant. Le gamin a raconté son calvaire à la télévision devant la population sidérée.

Hélas, à parcourir le journal officiel de Dae'ch, l'ignominie ne fait que commencer. Les instituteurs aussi sont visés !
En réaction et par la peur attisée, la riposte « populaire » va sans doute s'organiser. Demain, de nulle part surgiront les milices de vigilants ; alors l'État de droit se métamorphosera en État de salut inique au prétexte de vouloir exterminer les ennemis de l'intérieur et de l'extérieur.

Voici venu « Le temps des assassins ».
C'est le titre d'un ouvrage oublié de Philippe Soupault, salutairement ré-édité par Gallimard et qu'il est urgent de lire.
Parmi les surréalistes, Soupault fut le plus intransigeant de la bande à Breton et Aragon : anticonformiste, anti fasciste, anti impérialiste, anti stalinien...irréprochable en tous points.
Post mortem, il raconte une période révolue provisoirement il y a soixante dix ans.

Tunis 1942. La  Révolution Nationale  de Vichy métastase. Les colons et les fonctionnaires coiffent le béret de milicien. Le plus fidèle marin de Pétain, l'Amiral Esteva a été nommé Résident Général. Il est chargé de préparer l'offrande de la Tunisie aux troupes italo-allemandes
Les résistants sont une poignée. Philippe Soupault est l'un d'entre eux. Directeur à Radio Tunis, il est limogé, harcelé, assigné et finalement incarcéré.
« Le temps des assassins » est le récit de cette épreuve. Près de 500 pages d'une écriture dépouillée, palpitante et sincère. Singulièrement strictement réaliste.

Parmi les témoignages littéraires innombrables sur l'univers carcéral le regard de Philippe Soupault est l'un des plus éclairants.
Si vous n'avez jamais été en prison, allez y en fauteuil. Si vous y avez déjà été, vous y reconnaitrez la souffrance de votre humiliation: « ... humiliation dont on ne peut éliminer le venin. Humiliation qui est une couleur, une musique, une odeur, un contact....Une amertume dans la gorge, un vide dans les mains, une sueur au front »
Il croupira six mois dans le quartier Nord du pénitencier militaire de Tunis au milieu d'une bande hétéroclite de réfractaires à l'ordre hitleropétainiste.
Les cellules s'ouvrent une fois par jour sur une courette où complote la troupe de « dissidents » que les juges et les matons tentent en vain de soumettre. Il y a là rassemblés des bidasses malchanceux, des médecins, des commerçants, des étudiants, français, tunisiens, noirs et blancs, juifs, chrétiens et musulmans. Tous animés de la même obsessionnelle idée de résister. Soulpault est le plus âgé ; on devine le respect qu'inspire à tous le célèbre intellectuel parisien taiseux.

Car cette combativité est rare dans la France Vichysoise gouvernée par les profiteurs du malheur. Jamais, écrit Soupault, je ne pourrai oublier cette époque, celle du triomphe des médiocres. « Il en sortait de partout. Ils prenaient leur revanche. On les voyait s'installer, satisfaits, délivrés, étalés comme des ordures débordant les poubelles sur le trottoir. Une odeur de médiocrité montait de cette époque, une vapeur épaisse ...»

Magistrats et plaideurs corrompus, pitoyables de bassesse, ne sont pas de reste à l'exemple de Me Tixier-Vignancour qui fut sans doute le plus machiavélique des avocats fascistes.
À la prison de Tunis, il monnayait son influence auprès des pauvres bougres détenus qu'il rassemblait par paquet.
À la libération, le méprisable prendra éphémèrement la place de ceux qu'il rackettait avant de retrouver bien trop vite son cabinet. Plus tard, installé à Paris, il participera en 1959 avec son comparse Pesquet à la plus belle machination politique de l'époque : l'affaire de l'Observatoire. Cela ne l'empêchera pas de se présenter aux élections présidentielles de 1965 et d'avoir le culot d'appeler à voter au second tour contre de Gaulle, en faveur de François Mitterrand. 
Le directeur de la campagne électorale de Jean-Louis Tixier-Vignancour étant alors un certain Jean Marie Le Pen.

« Le temps des assassins » est le livre sombre de l'actualité prochaine.


Post scriptum : pour chasser ces idées noires, lisez aussi « Charlot » (Gallimard). Une œuvre antérieure au naufrage de la France, écrite en 1931 en noir et blanc devant l'écran sautillant d'un cinématographe par Philippe Soupault qui met Charlot en mots. Rencontre inoubliable de deux princes de la poésie. Un enchantement.
À lire aux enfants de dix à cent ans au coin du feu ou au creux de l'oreiller.

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