dimanche 12 décembre 2010

L’ami défunt

Sur la place d’un charmant village du Perche nous étions bien deux cents à guetter l’arrivée du cercueil. Le soleil était chaud, la vue magnifique. Bien sûr tout le monde pensait à lui. Allait-il jaillir de la boite un verre à la main pour nous entrainer en riant vers une nouvelle tranche de joie ? Il semblait que sa dernière blague fût de nous réunir dans un lieu de prière.
Comme à contrecœur on est entré dans la petite église. Le curé faisait la gueule. Il avait ses raisons. Sans doute, l’ami défunt n’avait-il pas remis les pieds sur les fonds baptismaux depuis belle lurette, mais comme toutes les familles celle de mon lâcheur de copain est faite de bigots et de mécréants. Alors dans la mort, il faut donner sa part à chacun.

Au programme musical distribué aux endeuillés : des cantiques du seigneur mais aussi des chansons de Ferrat et de Brassens. Mon compère était-il un patron de gauche ? Un chrétien charitable ? Un grand maçon ? Sans doute un peu tout à la fois, tout à sa foi ? Il était joyeux et généreux, amoureux des vivants. Etienne est mort d’un arrêt du cœur, c’est dire…

« Nous sommes ici tous ensemble réunis en prière pour dire adieu à Etienne.…»
Sur un mur de ma maison j’ai cinq Ouzbeks croqués dans les années cinquante par un peintre de talent. L’un d’entre eux est le portait tout craché du curé normand….

Au loin un âne lance une plainte ridicule qui trouble le recueillement…
Avec Etienne, on avait acheté à Tachkent des petits tableaux en se demandant pourquoi dans ce pays sans baudets, tant de peintres avaient été inspirés par cet animal ? On nous avait raconté qu’un ignare ayant été nommé par le Kremlin directeur des Beaux Art, alors tous les élèves en signe de protestation avaient présenté au concours de fin d’année une composition lui rendant hommage. On avait ri…Puis on s’était lancé dans une chasse aux toiles de bourricots.

L’Ouzbékistan fascine l’étranger pour l’or, la soie, le coton, le ciel, Samarkand, Kiva, Boukhara, les mers Aral et Caspienne. Mais le plus intéressant c’est le peuple. C’est le seul de l’ex URSS qui n’a renié ni sa culture ni ses traditions. Il n’y a jamais eu d’homo-soviéticus-ousbékitus. De ce point de vu Staline a échoué. Certes, en apparence la population est docile, paisible, elle s’adapte à toutes les contraintes, se résigne à toutes les injustices pourvu qu’on la laisse vivre comme ses ancêtres. L’Ouzbek est bon musulman mais picoleur et gai vivant. Il hait la soupe aux choux, adore le riz au suif de mouton. Il aime aussi manger du melon confit et boire du thé amer en sortant du sauna. C’est un agréable épicurien à l’affût du moindre prétexte pour exhiber ses dents en or dans un rire éclatant. Il ne faudrait pas pour autant prendre les Ouzbeks pour de ventripotentes chiffes molles. Depuis des siècles leurs forgerons martèlent les meilleures lames à égorger les ravisseurs d’honneur. On nous avait appris les gestes. Plus tard à Paris, les rares fois où j’avais revu Etienne, nous avions répété les postures en riant avant de trancher proprement un jesus de Morteau et le col de quelques boutanches.

« Alléluia ! Notre père qui êtes aux cieux… » Un halo de lumière perce les vitraux et vient éclairer le cercueil. Surpris, le prêtre marque une pose avant de reprendre sa prière d’une voix plus forte.

Tachkent est une bourgade de plusieurs millions d’hommes où les filles sont belles et drôles ce qui permet de voler la vie de l’instant car le drame est peut-être pour demain.
Nous étions deux couples éphémères assis autour d’une table de ripaille au restaurant du 17ème étage d’un vilain hôtel de luxe. Soudain tout s’est mis à trembler, des lustres sont tombés, les baies vitrées ont craqué, des femmes ont crié, un homme a hurlé. La secousse était interminable. On s’est regardé pétrifiés comprenant qu’il n’y avait pas d’échappatoire. Je ne sais qui a pris la main de l’autre nous entrainant finalement tous les quatre dans une étreinte sereine et résignée. La mort étant passée, nous avons achevé notre repas au champagne de France en chantant.
Puis pour célébrer notre résurrection, nous avons le soir même improvisé chez un ami musicien un concert avec une cantatrice éblouissante. La nuit s’est achevée dans un bouge à disco où les danseurs ivres lançaient en l’air des liasses de soums, la monnaie locale qui se vendait alors au kilo contre des dollars.
La Vodka était fraîche, les filles étaient belles, nous étions immortels.

Adieu l’Etienne je t’aimais bien…

mercredi 22 septembre 2010

L’amour et la bouilloire

Ce dixième été du siècle restera dans les mémoires comme celui de l’ivresse.
L’Etat de la France en ébriété permanente nous a saoulé au Rom. Les musulmans n’ont pas bronché – ramadan oblige – les juifs non plus car ils étaient en vacances. Sur un signe de Rome, les catholiques se sont montré chrétiens ils ont protesté les premiers. A ma manière, je me suis solidarisé des malheurs des rempailleurs de chaises en adressant un SMS de soutien à mon pote Hassan le gitan, fils d’un Albano-Espagnol et d’une Tchétchéno-Moldave. Il a été exfiltré du Kosovo par les gendarmes français il y a seize ans. Depuis, il a bâti un empire dans l’agro-alimentaire. Le roi du poulet « made in France » est un ancien voleur de poule ! Il m’a invité à le rejoindre aux Saintes Maries de la Mer où il se rendait avec sa tribu pour une sorte d’omra. J’ai lâchement battu en retraite, c’était de circonstance. Et puis les arbres croulaient tellement sous les prunes et les mirabelles que la bassine à confiture n’avait pas le temps de refroidir.

Quel été !
D’Amérique l’alizé nous révéla le projet de construction d’une mosquée à Manhattan à deux blocs de ground zero ? Pourquoi pas une cathédrale à Kairouan ? C’est incongru et provocateur. Pourtant au risque de perdre des électeurs le Maire juif Bloomberg et le Président musulman-chrétien Obama ont brandi la Liberté. Intolérance zéro. La mosquée sera édifiée. Voltaire et Beaumarchais ont émigré. C’est le Nouveau Monde à l’envers. Du même pays un illuminé nous a donné le frisson en menaçant de brûler le Coran. Pendant une minute, on a craint le retour à la guerre de cent ans. Je confesse avoir par mégarde supprimé de la mémoire de mon IPad le fichier des trois saintes écritures. Cet autodafé involontaire me tourmente.

Quel été !
C’était Ramadan. Carrefour m’a adressé une publicité ciblée présentant des produits « orientaux ». De la semoule, des zlabias, chorba, harrira, charcuterie de dindons, du petit lait. Le marché hallal est en pleine expansion. Mais attention à la surenchère ! Les plaines de Beauce sont fertilisées au purin de porc breton alors le blé est impur et partant, la baguette de Paul. A pour bientôt chez Laduré le macaron hallal/casher? Puisque que juifs et musulmans partageant les mêmes interdits, pourquoi ne pas adopter un pictogramme commun ? Déjà les enseignes de hamburgers (ham veut dire jambon en anglais) prétendent que les bœufs dont ils font du haché sont proprement égorgés. Citoyen de la minorité invisible, le français musulman est reconnu comme consommateur, c’est encourageant. Mais on peut craindre que les fils de pub prennent le relais des prêcheurs intégristes.

Quelle rentrée !
Chabrol et Arkoun ont émigré sans prendre le temps de lire Jean Daniel pressentant que kippour et l’aid el-fitr seront bientôt fériés sur le calendrier républicain. Encore une insolence de ce genre et il se pourrait qu’on lui retire sa nationalité française avant moi.

Je crois rêver !
A l’école primaire ma gamine réclame le même menu que sa copine « hébreuse ». Je prends sa défense. Cette discrimination est en effet intolérable car contraire aux droits de l’enfant de l’Homme. Mon argumentaire fait mouche chez les associations de parents d’élèves, le rectorat s’en émeut, le ministre est saisi, le puissant lobbying de la fédération française des producteurs labellisés HC (Hallal Cacher) réussit à provoquer un débat national, la loi est finalement adoptée à une large majorité malgré la campagne d’opposition véhémente de la filière porcine. Dans la foulée la vente de charcuterie est interdite aux mineurs et la consommation de cochonnaille est prohibée dans les lieux publics.
J’ai bien rêvé.

Quelle rentrée !
Une rentrée littéraire agressive et autoritaire comme une pub de Coca Cola « Lisez Machin ! » Télé-radio-journaux matraquent une sélection arbitraire d’une vingtaine d’ouvrages parmi les 700 nouvelles parutions. Agacé je ne lirai ni notons ni well-bec. Deux parisianistes bêtes en cours dont on nous rebat les oreilles. L’un pire (worse en anglais) que l’autre. L’extravagante affaire des Picsou de l’été joue les prolongations.

La vraie rentrée est ailleurs.
Elle est dans l’amour et la bouilloire. Jean-Philippe Derenne est un médecin passionné de gastronomie. Il a écrit à la fin du siècle dernier deux pavés qui trônent en bonne place dans la bibliothèque de tous les cuisiniers de France et de Navarre. « L’amateur de cuisine » c’est du lourd, du sérieux, de l’intelligence plein la casserole. En deux tomes d’un récit de quarante ans de recherches passionnées, le Docteur Derenne pensait avoir fait le tour de la question. Le destin en a décidé autrement. Sa belle épouse aimée tombe gravement malade. A l’hôpital il s’installe à son chevet et lui concocte des petits plats avec pour seuls ustensiles une bouilloire électrique et une boite en plastique. Pendant quatre ans Derenne cuisine et rédige un singulier ouvrage d’amour et de recettes. J’ai lu ces sept cents pages qui m’ont bien consolé d’avoir boudé les sept cents nouveautés de la rentrée.

dimanche 11 juillet 2010

L'Arabie au Fouquet's

En cette soirée d’été, l’orage me surprit alors que je descendais les Champs Elysées. De vilaines grosses gouttes tombaient drues. Je me réfugiais au Fouquet’s en hâte dévoilant de ma poche un billet humide de 20 euros que je tendais par-dessus le bar en échange d’une petite tasse de chocolat bouillant. Blasé le serveur de stars me servit sans broncher.

Pour tromper le temps, j’appelais un ami en Arabie. Il m’apprit que la température avait heureusement chuté de 10 degrés passant brutalement de 52 à 42. C’était beaucoup plus supportable d’autant que l’électricité avait été rétablie et que les habitants avaient enfin pu quitter les voitures climatisées où ils étaient réfugiés depuis trois jours. « Alhamdoulillah ! » J’étais un peu gêné de lui parler de la canicule parisienne à 30° qu’un orage salutaire était en train de doucher.

Alors mine de rien, je me rapprochais de la terrasse et orientais mon téléphone vers le déluge : « esmaa ! » - « chou adha ? » De l’eau mon frère, de la pluie qui tombe ! « subhane Allah ! » La voix se fit suppliante : « fais nous entendre encore ». Je devinais que là-bas, l’appareil tournait d’oreille en oreille « écoute la pluie à Paris ! » Le récital se prolongeait… Mon forfait déclarant forfait, je raccrochai.

Un peu plus tard alors que j’étais rentré et séché je pris un appel d’Arabie. Un homme à la voix paisible me dit en se recommandant d’un ami commun qu’il serait éternellement mon obligé si je lui laissais écouter la pluie tombant sur les Champs Elysées. N’ayant pas la cruauté de l’éconduire j’allais à la salle de bain… « subhane Allah ! »