lundi 13 février 2012

Hamza Kashgari est-il français?

Je n’y étais pas, mais j’ai aimé le discours du Président au dîner des Israéliens Représentatifs de France : « Quand un homme est persécuté, quand un homme est humilié… la mission de la France, c'est de dire que cette victime persécutée, elle est française. Elle est française, (bis) pas par la nationalité, pas par les papiers, mais elle est française (ter) parce qu'elle souffre, parce qu'elle est seule »

Le reste de la soirée était sans intérêt. Entre les rouleaux de printemps arabes et le fromage de Hollande, le président du Crif s’est livré à un exercice chakchouka mélangeant sionisme et anti-sémitisme. De la propagande indécente.
Les absents avaient raison. Bayrou, fidèle à ses principes, n’est pas venu, cet homme va finir par plaire ! Le Pen avait piscine, Mélanchon une tenue franc-maçonne.

La vedette était le Président : grand et généreux à l’image de la France.

Ainsi, par la grâce de l’envolée présidentielle, cher Hamza Kashgari tu es devenu français. Tu souffres mais tu n’es pas seul. Enfant de la patrie, ton jour de gloire est arrivé, nous te garderons de la tyrannie.

Par l’audace de tes vingt trois printemps, tu as tenté d’interviewer le prophète. C’était le jour de l’anniversaire de sa naissance, le Mouled, et aussi celui de la chandeleur chez les crêpiers bretons. Tu cherchais le scoop, c’est évident. Mais sans le vouloir tu as révélé l’évidence : Mohamed (QLSSL) n’est pas sur twitter.

(Apprends, lecteur mécréant que pour éviter d’être fouetté, on ne cite jamais le nom du Prophète sans le faire suivre de la formule : Que Le Salut Soit Sur Lui ou QLSSL).

Enorme scandale ! Trente mille apôtres de QLSSL se sentant offensés ont réclamé ta tête. Le roi d’Arabie a ordonné de t’arrêter. Au lieu de venir en France, tu as fui en Malaisie où la prison t’a immédiatement accueilli.

Mais la grâce divine ayant parlé par le truchement du Président français notre diplomatie s’est – on peux le penser - dépensée sans compter. Chancellerie et consulat de France à Kuala Lumpur ont tenté de prouver, discours du Président à l’appui, que Hamza est français. Nos plénipotentiaires à Ryad ont déployé la même énergie.
Hélas, l’affaire tombe mal. L’Arabie et la Malaisie sont des tops clients d’armement. Des contrats milliardaires sont en négociation ! Alors le Quai a donné aux diplomates la consigne de surveiller le vol des mouches.

Tu as été renvoyé en Arabie. Tu y seras jugé pour blasphème et apostasie.
Lorsque tu pencheras ta tête sur le billot, songe Hamza Kashgari El Frensaoui que tu meures célèbre comme le chevalier de la Barre que ni Voltaire ni Diderot n’avaient arraché au martyre. Dans trois cents ans, ta statue érigée sur la Butte qui domine Paris témoignera de ton panache.

"Lorsque le chevalier de La Barre, petit-fils d’un lieutenant général des armées, jeune homme de beaucoup d’esprit et d’une grande espérance, mais ayant toute l’étourderie d’une jeunesse effrénée, fut convaincu d’avoir chanté des chansons impies, et même d’avoir passé devant une procession de capucins sans avoir ôté son chapeau, les juges d’Abbeville, gens comparables aux sénateurs romains, ordonnèrent, non seulement qu’on lui arrachât la langue, qu’on lui coupât la main, et qu’on brûlât son corps à petit feu; mais ils l’appliquèrent encore à la torture pour savoir précisément combien de chansons il avait chantées, et combien de processions il avait vues passer, le chapeau sur la tête.
Ce n’est pas dans le XIIIe ou dans le XIVe siècle que cette aventure est arrivée, c’est dans le XVIIIe." Voltaire

jeudi 9 février 2012

Le Raja Farhat de Bourguiba

Habib Bourguiba n’est plus, Raja Farhat lui a survécu. L’un fut le Président, l’autre est mon ami, ce qui me donne le droit de parler de son spectacle époustouflant que je n’ai pas vu mais que j’attends.

C’est la rencontre de deux grands.
Imaginez Louis Jouvet transfigurant Clémenceau ou Jean-Pierre Marielle en De Gaulle dans un stupéfiant monologue de deux heures sans entracte devant un parterre de spectateurs hypnotisés. La performance de l’acteur est unique.
Le grand homme soliloque, se lamente, blague, ricane, se confie, révèle l’histoire cachée de la Tunisie. Le public verse des larmes, lance des yahyia ou des you you, chante debout l'hymne de l'indépendance hier encore censuré.

Raja Farhat savoure sa revanche.
La dictature tunisienne a broyé une pleine génération d’hommes de savoir et de culture. Pire, elle les a ignorés lorsqu’elle ne tentait pas de les rabaisser à son niveau. Bourguiba était un érudit sans raffinement, Ben Ali un inculte vulgaire.
Dans l’humilité et la discrétion, des artistes ont survécu indifférents aux persécutions, affichant un « apolitisme » salutaire, masquant la haine sous le rire de la dérision.
Raja est un surdoué du savoir, il a tout lu en quatre langues, tout vu sur tous les continents, tout mangé et dégusté à la table de gens passionnants. Incollable sur tout, intelligent en tout. Homme de théâtre, de cinéma, de radio, journaliste, chroniqueur, scénariste, écrivain...et surtout, père de famille aimant. La dictature le redoutait, elle veillait à lui faire ravaler ses jeux de mots, elle le cajolait mais pas trop. Raja comme tous les intellectuels tunisiens en résistance surveillée, hibernait.

Au soir de la vie, le grand artiste ressuscite le personnage pour lequel il a de suprêmes raisons de honnir le souvenir. Il le fait avec tendresse et compassion, ne retenant de Bourguiba que la grandeur au dessus de laquelle il s’élève. Le pardon de Raja est à la mesure du succès incroyable de sa performance.

Le spectacle doit immigrer à Paris le mois prochain. La communauté tuniso-française ne tiendra pas toute dans le théâtre Dejazet. Qu’on se le dise !

mercredi 8 février 2012

Croire en Google

Il faut écouter Cohen. Non pas celui qui pérore chaque matin dans le poste mais Jared Cohen le patron de Google Ideas.
Ce trentenaire surdiplômé n’est pas tout à fait un perdreau de l’année. Il a été dans sa petite jeunesse le benjamin du cabinet de Condolizza Rice avant de rejoindre celui d’Hillary Clinton. Puis, pour conforter son classement parmi les hommes les plus influents de la planète, il a mis les talents de son cyber cerveau au service de Google où il est chargé de lire l’avenir dans la nébuleuse du web.

Peu importe de savoir si Jared est un « cohanim » issu de la lignée sacerdotale de la Torah, sa pensée stéréotypée est assurément celle d’un Américain du Connecticut élevé à l’ombre de la bannière étoilée. Sa pensée est représentative de ce qui germe à Washington.

Il y a quelques jours, il est venu à Tunis se faire photographier avec Manoubia Bouazizi, la maman du plus célèbre immolé de la terre. Puis, il est allé échanger des douceurs avec ministres et Président. « Les Tunisiens sont les héros de ma vie ! » leur a t-il dit. Les complimentés ont apprécié. Ils ont répondu avec le même excès d’insincérité : « tout le mérite de la chute de Ben Ali revient à Internet ». Or, chacun sait que la toile était censurée jusqu’à la veille de la fuite du dictateur. L’histoire dira de quel coté étaient Google et ses filiales…

L’humanité selon Cohen se partage entre les jeunes et les autres. La fracture n’est pas culturelle, elle est démographique, elle n’est pas sociale, elle est digitale. C’est la lutte des classes numériques. D’ici dix ans le monde sera gouverné par les cyber-révolutionnaires d’aujourd’hui. Entretemps, il importe de compléter la mise en place des outils de la société globale. Ainsi, il a invité les onze millions de Tunisiens à se confesser sur Youtube sans trop se soucier de la crise économique qui est passagère, car « dans toute société il y a des hauts et des bas ».
Nul ne sait si le message est passé auprès de mes amis internautes de Melloulèche et de Ben Ghilouf!

Lorsqu’on demande à Jared ce qu’il pense des islamistes, il esquive, feint de ne pas avoir entendu ce qualificatif qu’il renonce même à prononcer. Les Américains ne s’aventurent jamais sur ce terrain. Le premier amendement de l’US Bill of Right est gravé dans le disque dur de chaque citoyen : discrimination sociale à la rigueur, mais religieuse jamais !

L’interviewer insiste, Cohen persiste.
Ce n’est de sa part ni laïcité ni duplicité mais l’expression non dite de la pensée US. Pour les Américains, la religion n’est pas un clivage. Tous sont croyants, deux sur trois sont pratiquants. Tout prêteur de serment caresse le livre. Chaque réunion solennelle commence par un bénédicité. Au pays des évangélistes, Dieu est partout : alors parler de l’implicite est incongru. Le régime salafiste leur est supportable. Après tout, un wahhabite n’est pas beaucoup plus austère qu’un mormon !
Il n’y a que les Français à mentalité de croisés pour supporter des ministres agnostiques confabuler sur les identités et les civilisations. Les Américains eux, sont indulgents. Le pénitent a le droit de prier qui bon lui semble pourvu qu’il accepte le billet vert qu’on lui tend sur lequel est inscrit « In God we trust ».

Le pistage de la pensée individuelle est un projet global de Google auquel peu de populations échapperont. La Tunisie constitue un laboratoire in vitro d’où sortira une modélisation de la gestion des systèmes de demain. L’idéologie de la nouvelle génération US est celle de la googlisation de la planète.
La seule résistance à cette ambition de domination est la pluralité d’expression. Il existe plusieurs milliers de jargons dans le monde dont une vingtaine de langues que les cyber-interprètes sont incapables de traduire correctement. Ceci limite la communauté d’amis de Facebook et freine la propagation des idées.
La prochaine révolution sera celle de l’écriture visuelle universelle qui permettra à Jared et ses associés de dialoguer avec tous les humanoïdes sans exception.
Lorsque ce temps viendra : de savoir tout sur tous, d’enregistrer tout sans jamais oublier rien, invisible, omniscient et suprême…
Alors Google se prendra pour Dieu !