lundi 16 mars 2009

Yazid Sabeg, je tu ou je vous

Il ne faut pas se méprendre Monsieur le Commissaire si je m’adresse à toi à la seconde personne du singulier. Non, nous ne nous connaissons pas, nous n’appartenons pas à la même famille de pensée philosophique ou politique, nous ne sommes pas issus de la même école…Je te dis tu parce que nos origines sont proches, je te dis tu parce que tu es « un pays » ( pa iisss comme dans Pagnol), je te dis tu comme le font les limousins qui se retrouvent à Paris, comme les corses qui m’adoptent en se méprenant sur mes racines. Tu me diras que je suis né dans les Yvelines et toi à Guelma . Je suis français de naissance, toi aussi ; l’Algérie était française à cette époque alors que les Yvelines étaient encore la Seine et Oise. Je te dis tu par supposition de liens familiaux toujours possibles entre tribus de la méditerranées malmenées par l’histoire. J’ai peut-être joué avec tes cousins autour des camps de réfugiés du FLN à Gafsa en 1960. La petite fille de ta grande tante a peut-être épousé l’arrière neveu de la belle mère de ma sœur ainée ? Vas savoir ?
Et puis si par inadvertance il t’arrivait de te remémorer quelques mots de notre patois, tu serais bien obligé d’employer cette conjugaison familière car dans la langue du coran, les créatures de dieu sont semblables. Le tout puissant lui-même exige que l’on s’adresse à lui simplement. L’arabe classique il est vrai, use de la troisième personne du singulier, mais seulement à la cour des princes et des puissants. Malgré toute ma déférente considération pour ta personne, pas de ça entre nous ! Tu as été élevé chez les jésuites, moi à la communale de Bourguiba, parlons donc le voltaire, laissons la musique du kuttab entretenir le délicieux souvenir de l’enfance chez nos grands parents.

A propos de musique, pour ce qui me concerne, il suffit d’un air de rien, d’un doux maalouf andalou, d’un imperceptible rythme de darbouka ou de tambourin pour que je claque des doigts. Sais-tu que les douloureux soupirs d’Oum Khalthoum m’entraînent vers un nirvana inimaginable ahhh ! Et le chant du muezzin entendu à Istanbul, Shibām, Samarkand, Karbala ou Monastir semblait me dire : tu es chez toi, viens t’assoir…

A propos de grands parents, les miens étaient symétriquement semblables. Lalla Jenaïna et Lalla Louise auraient pu être sœurs tant elles se ressemblaient. Bigotes toutes les deux, un même dieu, deux religions, matines et salaat al fajr, vêpres et salaat al dhor, carême et ramadan, Lourdes et la Mecque...La grande aux yeux clairs ne sortait jamais sans chapeau et voilette, la petite aux yeux noirs portait un voile de soie blanche. L’une et l’autre eurent été horrifiées à l’idée d’aller « en cheveux » ou « nue ». Je ne vais pas te parler de leur mari, Monsieur Mohamed et de Sidi Henri, ils ressemblent sans doute à tes grands parents. Nos lignés se sont peut-être croisées dans l’enfer de Verdun ou de Monte-Cassino, ou dans la solidarité de luttes interdépendantes pour l’indépendance…Va savoir ?
Qui mieux que (formule traduite de la langue arabe), nos enfants, polyglottes et poly nationaux pour exprimer la pluralité de la France d’aujourd’hui. Les miens sont riches de trois langues, trois musiques, trois saveurs, trois nationalités.
Commissaire, je suis inquiets, j’attends avec perplexité les résultats de l’enquête destinée à mesurer notre diversité. Notre maison n’est pas représentative d’une communauté « visible », nous ne sommes pas noirs, ni béké, ni jaune, ni corso-méditerranéen. La méthode de sélection d’après photos sur facebook n’est pas pertinente. Le recoupement des fichiers ne l’est pas d’avantage : ton numéro de sécurité social indique ton origine étrangère, pas le mien, la plaque minéralogique de ta voiture est 75, la mienne est 14 (département que ma religion et la loi Evin m’interdisent de nommer sans modération). Enfin, je me méfie comme toi de la base de données de la gendarmerie dont tu pourras mesurer l’approximation. Le commissaire a-t-il le droit de la consulter ?

Si le chantier de la France plurielle ouvert par Sarkozy avec des nominations inimaginables du temps de ses prédécesseurs a pu apparaitre comme un formidable espoir. A y regarder de plus près, les rôles étaient prédestinés : une arabe aux banlieues, une beurette aux prisons, une noire aux droits des hommes étrangers, et un socialiste-renégat-transfuge aux ….immigrés-intégrés.
Toi, tu es commissaire aux populations d’origines coloniales. Tu l’as bien cherché, tu dois être heureux ! Mais à peine nommé, te voila obliger d’aller expliquer aux petits frères des ZUP qu’un commissaire n’est pas forcément un flic ! Pas facile de débrouiller la sémantique de ton titre : « hé M’sieu ça veut dire quoi ho Commissaire ? » … « Quoi ? Faire la police de la diversité et de l’égalité des chances ? C’est quoi st’embrouille ? » Explique leur que c’est un titre qui était donné par de Gaulle aux responsables de la France libre, ça te donnera prétexte à un petit cours d’histoire ; mais évite de parler de l’URSS ! Tu peux aussi faire diversion avec le nom donné au responsable d’une exposition ou d’un salon ; commissaire au salon de la moto, commissaire à la diversité de l’automobile…Ils comprendront que ton emploi est un CDD saisonnier.

Ta nomination confirme la persistance dans l’erreur de casting. Il ne manquait pas de postes dignes de tes compétences et de ta fidélité politique. Après tout, ton mérite principal est d’avoir fait prospérer un groupe industriel de défense, je t’aurais bien vu à la tête de la délégation générale pour l’armement. Je t’aurai également bien imaginé à la place de Lellouche pour allez dialoguer avec les pakistanais et les afghans en attendant que la place se libère rue Saint Dominique où même, on peut rêver, dans la perspective d’une démédicalisation de la fonction de diplomate en chef ?
Monsieur le Commissaire, ta nomination à une fonction « réservée » est le premier échec de ton idée de discrimination positive.

C’est dommage. Monsieur le Commissaire, j’aurais tellement aimé te dire vous !

1 commentaire:

Athina ARGYRIOU - BELHASSINE a dit…

Rafi est ému par cette exercice de style la finesse et la fluidité de ta pensée.

Moi par ta sensibilité et ton eternel esprit provocateur