mercredi 15 mai 2013

Mortagne, Bellême, Mamers…images du Perche




Mortagne-au-Perche
Il y a  mille ans, Rome envoya en Normandie une légion étrangère pour fortifier une colline qu’un centurion baptisa « montagne des maures ». Mortagne compte aujourd’hui quatre mille descendants bien intégrés.
Elle est célèbre pour son boudin noir dont le championnat annuel attire les foules du monde entier. Cette spécialité culinaire est une variante du boudin pur sang des Maures ; à cheval entre le sanguinaccio italien et le botifara negra catalan. C’est du  sang de cochon impur condimenté et emboyauté avant d’être poché.
La version hallal est faite de sang de Percheron.
Mais revenons à ce charmant bourg où les parisiens du week- end adooorent…. chiner de merveilleux objets en formica des années soixante. Moi, allez savoir pourquoi, je n’aime pas cette trop jolie ville et si ce n’était les deux ou trois copains éleveurs et jardiniers d’exception qui pointent sous la halle chaque samedi, je n’y mettrais jamais les pieds. (Pub: Loïc de Lageveuse élève des veaux, des brebis, parfois un bœuf aussi...)
Car souvent Mortagne pue. Elle sent la mort dès que le vent  mauvais rabat depuis la zone industrielle voisine les miasmes de l’usine d’incinération des carcasses de bétails venues de toute la région. L’odeur putride des charognes est insupportable.
Sur la place du marché, un artiste cabotin dont l’anonymat est le principal talent, a édifié il y a quelques années sur commande municipale, une fontaine suintante en forme de sarcophage. Il parait qu’une pétition circule pour que la sculpture macabre  soit déplacée. L’élu municipal qui fait la pluie normande dans le canton depuis quarante ans: un certain monsieur… Lenoir, s’y emploie.
Plus loin, au fond d’un petit square on a inauguré une statue noire et rabougrie du grand philosophe Alain ; un natif du coin qui y perdit la foi mais gagna l’inspiration de ses propos sensés et de ses géniales pensées.
 
Bellême
A quelques lieux, en bordure de la forêt majestueuse, se dresse  la petite ville de Bellême. Ici, point d’industrie odorante, ça sent la girole et le bolet, la bouse et le crottin.  Jolis vestiges, maisons cossues. Dans la rue principale quelques commerces, un boucher, un tabac, deux bistrots, trois agences immobilières, cinq banques. Et puis deux brocanteuses qui sentent bon la cire. L’une est tenue par une jeunesse  immigrée chti qui a du soleil dans les yeux, l’autre recèle derrière un sourire malin des dessins d’Armand Goupil que je ne me lasse pas d’acheter. Devant le golfe miniature, chez le chocolatier et son voisin libraire une double pause s’impose.
Sur la place de l’église, une épicière d’exception résiste au monopole de la grande distribution. La brave femme mériterait le ruban bleu sur son tablier blanc tant sa vaillance et surtout son Livarot sont grands. Le boulanger d’à coté est consciencieux, le limonadier est sympa. Plus haut autour des vestiges, des antiquaires et un gentil salon de thé.
Derrière les futaies de la pharmacie et de l’hostellerie des anglais, seuls les futés découvrent un chef d’œuvre caché. C’est une jeune fille au teint de bronze qui joue à Colin-maillard, sculpture émouvante de Victor-Edmond Leharivel-Durocher.
Plus loin, bien en évidence face au square de la Poste, le buste sans intérêt d’Aristide Boucicaut, célébrité locale, né en 1810, fondateur du Bon Marché le grand magasin parisien qui a trahi les ambitions de son géniteur car tout y est devenu chic et cher.

Saint-Martin
En contrebas de la ville, dans un écrin de forêt se niche Saint-Martin-du-Vieux-Bellême dont le Maire-Châtelain a provoqué une jacquerie qui fait le tour du net. Voici les faits tels qu’ils n’ont pas été rapporté par la presse locale :
Ne supportant plus le bruit des rares voitures qui passent devant son castel en parpaings, l’édile a concocté en catimini un projet de déviation au tracé fantaisiste mais d’évidence, favorable à des desseins commerciaux. Le Conseiller général, de surcroît noble-Maire d’un patelin voisin a embrayé, puis tous les élus ont voté à la volée les millions à dépenser. L’affaire devait être pliée cet été au terme d’une enquête publique estivale organisée de fin juin à mi août.
Patatrac !
La population s’est mobilisée. Pétitions, réunions, discussions, contre-études. Le commissaire enquêteur, un honnête homme consciencieux a émis dans son rapport détaillé un avis circonstancié défavorable en tous points. Projet qualifié « d’inutilité publique par excellence », c’est sans appel !
Depuis, le vieux maire outré fait de la résistance. Son fils, un énarque ancien patron de la Caisse des Dépôts qui nourrit des ambitions électorales est embarrassé, car à trop s’ébruiter, l’affaire pourrait bien attirer « Le canard enchainé » sur ses terres !

La Perrière
En quittant le hameau du châtelain dépité, une ballade à travers les chênes et les ormes centenaires conduit à une autre perle rare du Perche. Pimpante mais triste, vide, sans vie : deux estaminets, une épicerie « à vendre », deux mairies ( ?) une église et un cimetière attachant que l’on quitte à regret tant il donne envie d’y reposer à jamais. Ne vous attardez pas.

Mamers
Quelques kilomètres plus loin, à l’écart des résidences secondaires et des chasses à cour, c’est la ville normande, saosnoise et sarthoise de la France profonde.
Mamers est le chef lieu d’une sous-préfecture aux champs qui eut ses heures de gloire et de prospérité.
Joseph Caillaux l’inventeur de l’impôt sur le revenu, l’époux de la meurtrière du directeur du Figaro, le brillant homme politique controversé du début du siècle dernier, y fut toute sa vie l’élu des fidèles mamertins en dépit de la haine des chiens parisiens. Aujourd’hui, la ville est à l’image de tout le pays : vaincue et assistée. Premier employeur : les supermarchés, second employeur : l’hôpital. Premier consommateur : les maisons de retraite, second consommateur : l’armée des grattes la terre qui attendent d’y entrer. La cité est une friche isolée à deux heures de Paris ; pas de chemin de fer, pas d’autoroute ni de nationale.
Le lundi jour de marché on se rassemble en petits groupes pour papoter. On prend le temps de parler du temps. Les seuls gens pressés, en soutane ou cornette se hâtent vers d’improbables urgences. Sous la halle, trois maraichers, un volailler, un fromager de biquettes. Tous des gens d’exception menacés de disparition par la règlementation. Ils réservent leurs produits extraordinaires à quelques initiés réfractaires à la poussette du supermarché.  Il y a surtout une crémière qui fait des confitures de fraises que les gourmands avisés réservent une année à l’avance ! Plus loin sur la place, ma voisine la vachère vend des riz-au-lait à tomber. Dans la ville que l’on parcourt en empruntant des passages secrets larges comme une brouette, les commerçants rivalisent de qualités. Chacun a sa spécialité : baguette (moulée ? bien cuite ?), flanc aux œufs, choux à la crème, queue de bœuf, tête de veau, petit salé, boudin blanc aux truffes ou au citron…Il y a même une mercière qui guérit les nerfs en plote et un guérisseur qui fait du tricot !
Les gens d’ici sont philosophes comme Alain, négociants comme Boucicaut, droits comme Caillaux.
Ils sont aussi très taquins.
Place de la Mairie, pour faire la nique aux pauvres parisiens nourris à la mangeoire, un couvreur a surmonté le toit d’une Tour Eiffel !...

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