mercredi 15 mai 2013

Mahmoud Belhassine le compère de Bourguiba


Si Mahmoud est né en juin 1918 à Tunis, de Mohamed,  fils de M’Hamed ben Ahmed Belhassine El Kefi El Ghomari.  L’officier d’Etat civil de la Régence, Monsieur Pierre Choubert reçut la déclaration de l’heureux père fonctionnaire du contentieux, dont l’épouse Lella Jeneina, fille de Mohamed Temimi lui avait déjà donné deux enfants : Chedli et Chamaa. Les Belhassine étaient une famille de législateurs malékites originaire de la ville du Kef dont l’aïeul avait succédé au célèbre Sidi Brahim Riahi, Mufti de Tunis.
Les études du jeune garçon à l’école coranique puis au collège Sadiki seront endeuillées par la disparition de son frère et de sa sœur que  consolera la naissance d’Habib.


En  1935 la famille décide d’envoyer Si Mahmoud poursuivre ses études en France.
Quelques jours avant de partir l’adolescent se fait photographier avec ses amis. Le plus jeune  porte une ardoise avec cette inscription : « vive l’espérance ». 
Message à double sens car l’Esperance est un club de football mais celui qui l’arbore est Jean Habib Bourguiba, le fils du Secrétaire Général du parti du Destour que le pouvoir de la France coloniale vient d’exiler dans le sinistre bagne de Borj-Le Bœuf.
Avec la photo de ses parents, le cliché de quittera jamais le portefeuille de Si Mahmoud.

A Cahors puis à Toulouse, les hivers sont froids. Le pensionnat est rude. Le correspondant de l’interne, un étudiant de Bab Souika ami de la famille vient le sortir une fois par mois pour une promenade en ville. L’oncle de Tunis pourvoie chichement aux besoins de l’élève et du trajet en bateau depuis Marseille une fois l’an. 
Bac en poche, il court s’inscrire à la Sorbonne et s’installe en banlieue parisienne où on lui offre un emploi de pion.
La guerre qui vient d’éclater le fixe à Rambouillet. C’est là que sa vie d’adulte commence, c’est là qu’elle s’achèvera soixante dix ans plus tard. 

Il y rencontre l’amour de son épouse Madeleine Sèvre, à laquelle il restera fidèle jusqu’au dernier souffle. Il fait l’apprentissage de la résistance, de la prison comme otage des Allemands. Il côtoie les héros anonymes, les collabos, les patriotes de la dernière heure. Son statut de Tunisien le met à l’abri de la déportation. Pour gagner sa vie, il enseigne aux Langues O et passe avec succès le concours de rédacteur au Ministère de la production industrielle.

En 1944, les Allemands sont chassés. Les blindés de Leclerc qui depuis l’oasis de Koufra foncent vers Paris font halte à Rambouillet. Le lendemain la capitale est libérée. Le jeune Tunisien est dans la mêlée, il est propulsé au cabinet du nouveau ministre de l’Industrie.
En 1946, le voila délégué à la reconstruction d’Evreux, fief de Pierre Mendes France. Puis délégué régional à Rouen, enfin responsable de 17 départements…Les promotions sont rapides car la France manque d’hommes et le jeune Tunisien talentueux est membre de l’organisation des fonctionnaires résistants qui a noyauté l’administration et saboté les ordres de Vichy.

Comme tous les patriotes tunisiens de l’époque, il croit que la France libre reconnaissante accordera à son tour la liberté à la Tunisie. Hélas, ceci prendra du temps. Plus de dix ans de lutte sous des formes diverses. Parfois violentes en Tunisie, souvent diplomatiques et secrètes en France. 
L’Histoire glorifie à juste raison la première et méconnaît la seconde.
Si Mahmoud participe à la création de France-Tunisie. Ses contacts avec l’entourage de Bourguiba deviennent permanents. Bel, c’est son pseudonyme depuis la guerre, est un des relais de la politique des petits pas annoncée par le leader tunisien. A Paris, tenants et opposants de la décolonisation s’affrontent. La position du jeune fonctionnaire tunisien influent devient délicate dans son rôle d’intermédiation.

En 1950, il est  nommé  chargé de mission au cabinet du Résident Général à Tunis. Mais c’est un habillage car dans les faits, il est détaché auprès de l’office de la Tunisie à Paris. Cette fonction singulière lui donne une grande liberté de mouvement. Il fera la navette entre Paris et Tunis jusqu’à la proclamation de l’autonomie interne par Mendes France et Edgar Faure en 1954.
Il est alors nommé chef de cabinet du Préfet-inspecteur Général des départements et territoires d’Outre-Mer. Tous deux préparent le retour de Bourguiba. Aux critiques de l’opposition qu’un Tunisien puisse se voir confier des « fonctions d’autorité », un avis du Conseil d’Etat répond que la Tunisie fait partie de l’Union Française.

A Rambouillet, la maison ne désemplit pas. Les ministres du Bey arrivent en grosses voitures, les bourguibiens viennent en train. Tous ont table ouverte. Le pavillon de meulière de la rue Ferdinand Dreyfus se transforme en chancellerie. On y voit défiler de futures célébrités dont une mystérieuse dame, (Wassila Ben Ammar future épouse de Bourguiba en1962) qui se fait alors appeler Mme Rose. Pendant ce temps, en Tunisie, on renverse des bus, des fellagas font le coup de feu et la une des journaux.

Le 1er juin 1955, Bourguiba rentre triomphalement en Tunisie après que Mendes France et Edgar Faure  aient accordé l’autonomie interne à la Tunisie.
Trois mois plus tard, Si Mahmoud abandonne sa carrière parisienne et rejoint un poste de Kahia à Gabès dans le sud tunisien.
Le 20 mars 1956 l’indépendance est proclamée. Bourguiba devient premier ministre du Bey. Son pouvoir est fragile car partagé. Il est notamment menacé par les partisans armés de son rival Ben Youssef qui restent actifs dans la région de Sfax, chez les Mthaliths de Jebeniana.

Mahmoud Belhassine y est nommé délégué en juillet 1956. 
La nuit les coups de feu claquent. Cinq spahis armés de sabres et trois gardes nationaux avec pistolets et mousquetons sont chargés de maintenir l’ordre. La famille a quitté définitivement le confort de Rambouillet. Madeleine Belhassine est devenue institutrice d’une classe de soixante élèves. Rien que des garçons, tous  le crane rasé pour se protéger de la teigne. A l’entrée de l’école, on leur met de la pommade dans les yeux pour prévenir le trachome. Les mômes sont en loques, quelques uns seulement ont des sandales. Pas de livres, ni cahiers. Une ardoise et un bout de craie. Harissa, huile et galette d’orge matin et soir. 
Un emprunt national a été lancé. L’élan de solidarité est incroyable, toutes les bédouines donnent leurs bijoux. Jamais les tunisiens n’auront été autant solidaires.
En 1958 le Président de la République fait halte dans Jebeniana pavoisé. Le fils ainé du délégué lui récite un verset du Coran avec l’accent parisien pendant que  Mathilde Bourguiba visite le jardin.

Si Mahmoud est nommé à Tozeur, ville du grand poète Chabbi dont les héritiers sont restés frondeurs. La jolie palmeraie est perdue au bout d’une méchante piste de sable à cent kilomètres de Gafsa. C’est un point chaud à tous les points de vue.
L’année suivante, il devient gouverneur, c’est à l’époque une fonction considérable équivalente à celle de vice-roi. Les treize gouverneurs de la République sont les représentants personnels du chef de l’Etat à qui ils rendent compte exclusivement. Ils sont investis de tous les pouvoirs.
Si Mahmoud est nommé à Gafsa, région minière revendicative où des dizaines de milliers de réfugiés et de combattants algériens ont élu domicile. L’aviation française survole chaque jour les montagnes à la frontière toute proche. La nuit, les éclairs et le tonnerre ;des obus au loin interpellent la solidarité des Tunisiens. Avec l’indépendance de l’Algérie en 1962, Gafsa retrouve sa quiétude de ville de garnison. La fille du gouverneur rencontre un jeune lieutenant  dont elle deviendra l’épouse.

En 1964, Si Mahmoud est rappelé au confort bien mérité de la vie tunisoise. Il est chargé de créer l’industrie du textile. Pendant quatre ans à la tête de l’office national il assurera le développement de ce qui deviendra l’un des secteurs clés de l’économie.
Mais l’énergie de l’ancien gouverneur bouscule les cercles du pouvoir. On tente de le saper sans succès. Toutes les cabales contre « l’homme de la France » échouent. 
Pourtant Bourguiba est un ogre, en trente ans, tous les hommes de pouvoir (à de très rares exceptions) ont valsé. Mahmoud Belhassine, aux fonctions toujours discrètes est resté. Au fil des années, cette posture a fait de lui l’un des personnages les plus courtisés. Tous les hommes d’affaires s’y sont essayés. Las, Si Mahmoud, tout comme Bourguiba, méprisait l’argent. 
Pour gagner les faveurs de son protecteur, la plupart des politiciens le flagornait outrageusement. Lui en riait. Il donnait du « patron » au plus mielleux de ses courtisans. Il savait toutes les turpitudes de chacun mais ne le laissait jamais à penser. L’homme de l’ombre ne se livrait qu’au Président.

A partir des années 70, sa proximité avec le Chef de l’Etat n’était plus un mystère. Il était de tous les voyages officiels et de toutes les rencontres importantes. Mais il demeurait en retrait, déclinait les charges ministérielles, les limousines et les escortes. Midi et soir, il  était à la table de Bourguiba. L’après midi ils faisaient de conserve une promenade et s’enfermaient en tête à tête pour disaient-ils, lire et commenter tranquillement les journaux. 
Si Mahmoud savait tout mais ne livrait rien. Cela horripilait la cour des courtisans et tous les membres du gouvernement dont l’importance se sentait rabaissée par un homme qui traitait avec une égale courtoise le va-nu-pieds et le puissant.

Dès le printemps 1985, la course à la succession est ouverte, la machine à comploter  devient incontrôlable. Des écoutes sophistiquées enregistrent le moindre soupir du Palais de Carthage et de la villa de Skanès. L’entourage de Bourguiba est mis aux enchères : ministre, ambassadeur, directeur de banque, sexe, corruption, chantage… Tout est bon pour influencer l’entourage et abuser de la faiblesse du vieux Président. On tente même de soudoyer Ali, le fidèle majordome du Président.  
« Ils vont tous à la soupe » disait Si Mahmoud qui demeurait insensible aux offres de trahison.

Bourguiba et son ami partageaient les mêmes convictions, le même sens de l’Etat, l’amour de leur pays et surtout le même humour. Car le Président tunisien (comme de Gaulle) n’a jamais manifesté la moindre hilarité en public.  Tout au plus se laissait-il aller à étouffer quelques hoquets les lèvres serrées, en secouant les épaules. Il considérait que le rire et la plaisanterie étaient incompatibles avec son personnage. Ses bons mots étaient seulement ponctués de brèves onomatopées : hein ! Ha ha !
Le besoin de dérision était le secret le mieux gardé de Bourguiba dont Belhassine était complice.  
Ben Ali, général de police sinistre et cynique en était lui totalement dépourvu.


En novembre 1987 il a destitué le vieil homme après l’avoir patiemment drogué et avili. Si Mahmoud a été jeté en prison, on a rasé sa maison à Carthage Amilcar. Puis, sans doute lassé par les interventions « venues de l’étranger » le dictateur a « gracié » le détenu au bout de deux ans à l’expresse condition d’un exil définitif. 

Si Mahmoud s’en est retourné à Rambouillet. Sans le sou. L’administration française pour laquelle il avait cotisé de 1940 à 1956 lui a versé la pension modeste à laquelle il avait droit. Privé de papiers, il a décliné l’asile politique préférant acquérir en 1993 la nationalité de son épouse.
La vieillesse ne lui a pas épargné le pire des supplices familiaux, celui de la disparition d’un être qu’il avait élevé.

Il s’est éteint le 18 février 2013.

 Fidèle patriote, témoin de l’histoire glorieuse du grand Bourguiba et de sa piteuse déchéance, il n’a jamais exprimé aucune acrimonie ni ressentiment envers quiconque.
Par décence il refusait de livrer ses carnets de mémoire.  
Le temps est peut-être venu de vider le grenier à souvenirs…

Au royaume des cieux Habib Bourguiba est content, il a retrouvé son copain : « mais où étais-tu donc passé jeune homme ? »

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Fabuleux

elias belhassine a dit…

Cet homme est mon grand pére

jean-jacques a dit…

Je viens de prendre connaissance de toutes ces informations et je suis remplis de tristesse mais Mahmoud Belhassine restera dans mon cœur et sera toujours présent dans mes pensés . Un homme exceptionnel qui va manqué à nous tous mes qui restera toujours présent par sa grandeur d'esprit, sa bonne humeur et sa fidélité. Une grande place auprès de Dieu. Une profonde assurance de ma fidélité à toute sa famille. Jean-Jacques

Anonyme a dit…

mon fils s'appelait aussi Elias BELHASSINE mais n'était pas membre de cette famille